Depuis le mois de mars, elle a progressivement disparu au travail pour ne plus faire partie de nos quotidiens professionnels.

Le retour progressif de certains employés vers leur lieu de travail n’y changera rien : on ne se refera pas la bise avant très longtemps. Et peut-être plus jamais… Laurence travaille dans une société d’assurances : "Lorsque mon entreprise nous a fait parvenir une directive nous interdisant le rapprochement physique en mars, cela ne m’a pas heurtée. Voilà, c’était clair : plus de bise. Parfois, j’avoue que je n’ai pas envie de faire le tour de mon service mais je m’y sentais obligée." Sans compter ceux à qui on n’a jamais envie de claquer la bise…

Cette tradition culturelle des pays latins, que les Anglo-Saxons attribuent à la France comme le béret ou la baguette de pain, est pourtant bien ancrée en Belgique et particulièrement en Wallonie, si l’on en croit une enquête datant de 2019 menée par Croky : 63 % des Wallons embrassent leurs collègues pour seulement 13 % de Flamands. Ces derniers préfèrent une salutation orale (58 %). Et les Bruxellois dans tout ça ? Ils seraient plus partagés avec 44 % déclarant faire la bise en arrivant au travail…

Cette forme de salut s’est imposée dans les bureaux à la suite d’une hiérarchisation qui s’est peu à peu horizontalisée à partir des années 1970. "L’entreprise elle-même a poussé à ce rapprochement social au travers de team buildings, de journées en famille. La bise entre collègues, cela favorise le vivre-ensemble", explique Jonathan Collin, docteur en anthropologie, chargé de cours à la Haute École Vinci. "C’est devenu un rituel d’entrée. Si on ne le fait pas, cela crée même une petite tension car en saluant, en faisant la bise, on préserve sa propre face mais surtout celle des autres, comme l’a étudié le sociologue Goffman dans les années 1970. C’est le symbole d’une forme de considération."

Sauf que depuis des mois, nous ne pouvons plus y avoir recours… Et "certains sont soulagés de pouvoir enfin échapper à ces ‘incessants baisers sur la joue’", comme l’écrit le correspondant français du très british Time.

Ce qui n’empêche pas cet animal éminemment social qu’est l’être humain de "marquer" la rencontre avec l’autre, comme le constate Jonathan Collin : "Il me semble que l’on conserve une certaine chaleur humaine qui peut se manifester par l’intonation et le volume sonore de la voix. Avec la distanciation sociale et le port du masque, une partie de la communication non verbale est inaccessible et la voix sera sans doute notre meilleur moyen de témoigner notre intérêt à autrui."

L’anthropologue estime aussi que la culture d’une société s’adapte et change dans le temps et dans l’espace. Si la bise était devenue un passage obligé pour nombre de travailleurs, alors cette crise sanitaire devrait lui apporter un coup somme toute fatal. Et pousser à réinventer d’autres codes de "coprésence", d’autres rituels conviviaux, qui montreront disponibilité et considération… sans partage de germes. Mais avant ça, on ne se privera pas d’embrasser avec bonheur famille et amis. Quand on le pourra enfin, sans se poser de question.