Frédéric Storme, fondateur de I See qui éduque des chiens d'aveugles prône depuis toujours l'autonomisation des porteurs de handicap visuel. Lui-même skie, monte à cheval et déplace des montagnes depuis toujours !

Ce que je préfère, c’est partir tout schuss, à 70 km/h, les sensations sont géniales", sourit Frédéric Storme. Cet infatigable sportif a une rétinite pigmentaire qui lui a permis de voir avec 2/10 lorsqu’il était jeune, "je connais les couleurs", mais depuis près de 20 ans, il ne voit plus. Et pourtant, il fonce, et pas seulement sur une pente (accompagné d’un guide derrière lui qui lui donne les directions). Tous les jours, ce Bruxellois monte à cheval, et fait du dressage, "c’est un sentiment de liberté totale qui me fait me lever au petit matin, heureux", souligne-t-il. Il est aussi conseiller pour l’accessibilité à la Commission européenne à temps plein. Et court en duo…

Frédéric Storme est né dans une famille de trois enfants, " j’ai deux sœurs, dont une a le même handicap que moi " et des parents qui, dans les années soixante, ont décidé d’élever le plus possible leurs deux benjamins comme des enfants "comme les autres". "La clé du succès c’est d’avoir eu des parents qui n’ont pas eu peur du handicap de leurs enfants, qui ont été très unis. J’ai fait du sport très jeune et ai fait toutes mes études dans le circuit normal grâce à eux." En fait, il a "découvert vraiment le monde des aveugles" à 40 ans après un sérieux accident de cheval. Suite à cela, il suspend l’équitation et se met au tandem, se rendant alors compte que " beaucoup d’aveugles font de l’occupationnel souvent entre eux ". Ce qui le pousse à fonder I See pour autonomiser les personnes porteuses d’un handicap visuel, notamment grâce aux chiens guides : "Mon idée de base, c’est que toute personne qui ne voit pas doit s’adapter à un monde à 120 % voyant, or souvent ce qu’on dit aux aveugles, c’est l’inverse : on va t’aider, te porter, te protéger. Cela ne renforce ni l’autonomie, ni l’estime de soi."

Frédéric Storme skie depuis des années grâce à une technique développée par une association suisse. Le guide est derrière lui et lui crie les directions à prendre avec un phrasé spécifique. © DR

Hier, il a reçu le prix Lion-Francout 2019 qui récompense " une personne aveugle qui, par son courage, ses activités et ses qualités morales, a surmonté les difficultés liées à son handicap et s’est rendue utile à la société ". Un prix octroyé pour son investissement dans sa fondation mais aussi pour son charisme, sa force, son enthousiasme.

Père de deux grandes filles de 20 et 23 ans, gastronome averti, l’homme n’a eu de cesse de vivre ce qu’il voulait vivre. Il avoue cependant qu’il a beaucoup bluffé pour faire oublier son handicap visuel. " Mais cela prend tellement d’énergie alors qu’être aveugle c’est aussi terriblement énergivore." Un handicap qu’il ne minimise pas : "c’est profondément pénible et compliqué", il l’avoue mais qui lui a permis pourtant des rencontres formidables et qui a développé en lui une force extraordinaire. "Ce que j’aime, c’est passer une journée comme tous les autres, sans dépendre de qui que ce soit et j’y arrive !" D’ailleurs, ce qui l’irrite le plus, "c’est la condescendance dont font preuve certains par rapport au handicap". Il faut le voir marcher à grands pas vers le métro avec Queyras, son berger allemand à ses côtés, vigilant ou encore brosser, seller et monter Feeling au centre d’équitation : impressionnant.

Avec son cheval Kadimah et son chien-guide, Queyras, avant de partir pour le dressage. L'équitation est un moment de liberté immense pour Frédéric Storme. © Bernard Demoulin

“Surprotéger les malvoyants ne les aide pas”

Sa fondation I See va fêter ses 10 ans cette année. En lançant une association qui éduque des chiens guides et pousse à l’autonomisation des personnes déficientes visuelles, Frédéric Storme voulait prouver que “ce n’est pas parce que l’on ne voit pas que l’on ne peut rien faire et que l’on doit attendre tout des autres dans un monde à 120 % visuel”. Alors, en plus de l’éducation des chiens guides, I See poursuit des actions qui se veulent innovantes avec comme fil rouge l’autonomisation, l’estime de soi des personnes ayant une déficience visuelle. Par exemple : “Il y a 8 ans, nous étions les premiers à proposer des formations aux nouvelles technologies, c’était les débuts de l’iPhone”, toutes les autres ont embrayé ensuite. Aujourd’hui, I See prépare ceux qui poussent sa porte à s’adapter au monde des voyants qui passe par l’image, le look, le regard. On aide aussi beaucoup les parents désemparés à aider leurs enfants à s’autonomiser et à prendre confiance en eux ou les frères et les sœurs, les enfants de personnes aveugles à exprimer leur ressenti”, explique Frédéric Storme.

I See s’est aussi lancée dans l’éducation de chiens pour personnes déficientes visuelles en fauteuil roulant. De même qu’un programme pour confier des chiens à des enfants de 18 mois afin de leur apprendre à prendre confiance en eux en s’autonomisant et en expérimentant sans être surprotégés (même si c’est naturel !) par leurs parents”, explique Isabel Litvin qui s’occupe du projet pour la fondation.

Une formation à 25 000 €

© REPORTERS

La formation des chiens coûte très cher. “Les chiens guides, c’est deux ans de formation. C’est très utile car c’est un vecteur social, un vecteur de mobilité et un vecteur de confiance en soi. Nous vivons des dons et de subsides. Le chien est gratuit pour le non-voyant mais nous recevons 7 000 euros si la personne habite à Bruxelles, 5 000 si c’est en Wallonie et 13 500 si c’est en Flandre…”, soupire Frédéric Storme pour qui l’éducation des chiens devrait être totalement subsidiée… Alors la fondation compte beaucoup sur les dons privés.

D’ailleurs, le lundi 9 décembre, Filigranes ouvre ses portes pour soutenir la Fondation I See pour la 6e année. De 20 heures à 23 heures, 20 % des ventes et 100 % des recettes du bar (entre 20 heures et 23 heures) sont reversées à la Fondation pour participer au financement de Sévennes, futur chien guide. Didier Van Cauwelaert et Ilios Kotsou, les parrains de cette soirée spéciale et de nombreux auteurs belges signeront à partir de 18 h 30.

> Infos : https://www.fondationisee.be/