Pas de cadeau mais un spectacle déambulatoire ! Un ovni en forme d'hommage jubilatoire pour les comédiens Patrick Donnay, Alfredo Cañavate et Jean-Pierre Baudson qui terminent 35 ans de résidence au National. Rencontre.

C’est un moment. La fin de quelque chose de spécial. Trois comédiens vont prendre leur pension. On vous voit venir : “Quoi ? Et alors ?” Sauf que ces trois-là, Jean-Pierre Baudson, Alfredo Cañavate et Patrick Donnay sont résidents permanents au théâtre National depuis 35 ans. Un statut rarissime proposé à l’époque à huit comédiens (dont une comédienne) par Philippe van Kessel quand il a pris la direction du National. Une position qu’ils ont dû mûrement peser avant d’accepter ou pas.

Aujourd’hui, ils sont encore trois à avoir suivi ce chemin. Demain, personne ne les remplacera.

Voilà qui sonne comme une épitaphe mais c’est plutôt une fête qui se prépare. D’ailleurs Fabrice Murgia, le directeur actuel, n’allait pas les voir partir, après des années de présence et surtout de rôles incarnés dans des répertoires variés, juste après avoir qu’ils ont “rendu leur badge” le jour J. Alors il a demandé à Nicolas Buysse, comédien et metteur en scène de leur tailler un petit bijou de costard.

Costard encore, mais au sens propre : pour ne rien leur laisser passer, Baudson, Donnay et Cañavate, plus habitués à être en costumes ou en jean pull baskets ont aussi dû se prêter à une séance photo en costume de ville cette fois, le tout dans les vieux ors et les pourpres de l’hôtel Métropole. On les imagine déjà, bougons et soupirants mais heureux de “faire”, après tout se grimer en soi, c’est jouer aussi…

© Maud Faivre / Théâtre National

Une cavalcade poétique

Ils ont connu trois théâtres, trois directeurs, des tournées mondiales, des metteurs en scène venus de tous les horizons, des rôles en veux-tu en voilà... Bientôt, ces comédiens qui ont vécu dans le confort de n’avoir pas peur des lendemains qui déchantent vont vivre une dernière salve de représentations au National dans l’inconfort… de la rue et d’une certaine part d’improvisation, un registre que Buysse le facétieux adore pour la poésie qui s’en dégage : “Et avec ces briscards-là, je sais qu’il peut se passer n’importe quoi. Chaque soir ce sera différent”.

Réalité et fiction ne vont cesser de s’entremêler dans ce “Dernier Salut” où chaque comédien viendra avec des textes qui lui tiennent à cœur insérés dans une histoire rocambolesque : celle de trois comédiens qui refusent de prendre leur retraite et “embarquent le public, équipé de lanternes de papier dans une cavalcade urbaine et poétique, au-delà des murs du théâtre”. Le vrai, le faux vont se mélanger dans un spectacle iconoclaste qui risque bien d’être très fort.

Un peu bourru pour de faux, Patrick Donnay explique goguenard qu’“ici, on a un CDI pour être comédien mais on est tout à fait d’accord pour rendre notre badge !” De toute façon; “En tant que comédien, on ne va jamais s’arrêter de jouer”, explique-t-il, “On a déjà des projets en route”, souligne Alfredo Cañavate, “Certains d’entre euxon va les faire ensemble d’ailleurs”, termine Jean-Pierre Baudson.

Parce que finalement, jouer ensemble, ça n’a pas été ce qu’ils ont fait le plus durant ces trente-cinq ans de compagnonnage. En revanche, “jouer pendant cinq ans dans la pièce Cendrillon dans la mise en scène de Joël Pommerat” restera une aventure incroyable pour Alfredo Cañavate, “Jouer avec des metteurs en scène de tous horizons, de partout dans le monde a été une mine d’expériences riches” pour Patrick Donnay ; tandis que Jean-Pierre Baudson se souvient avec émotion comme il a découvert la beauté des alexandrins de Corneille avec Jean-Marie Villégier alors qu’il détestait ce répertoire.

Autre moment marquant, commun cette fois, c’est “Gorki-Tchekhov” avec Cañavate à la mise en scène et Donnay et Baudson dans les rôles-titres. Un succès public, un succès critique qui les a comblés… jusqu’à attirer la jalousie de van Kessel ! Jalousie, le mot est posé : bien sûr qu’ils l’ont ressentie à leur encontre, parfois… souvent même mais “c’est normal, on sait comment c’est la vie d’un comédien au cachet”, “On savait aussi que ce statut était comme un cadeau mais on savait aussi ce que cela impliquait”.

Remonter le fil du temps

© Maud Faivre / Théâtre National

Aller vers la pension, c’est remonter le fil du temps, bon an, mal an avec les bons souvenirs, les anecdotes mais aussi les périodes moins évidentes (ils sont passés à un cheveu d’être remerciés par Jean-Louis Colinet…). Et ça secoue un peu : “Entre la pièce qui s’appelle le Dernier salut, les plongées dans nos souvenirs pour retrouver des textes qui nous ont marqués, la découverte des textes des autres, les discussions avec ceux qu’on croise et qui savent qu’on part… ça sent la fin, la fin de parcours, on parle de mort, de mélancolie. C’est peut-être pour ça que je ne dors pas bien en ce moment”, plaisante (à moitié) Patrick Donnay.

Quant à "Fredo" Cañavate, il avoue, à l’heure où on lui parle, qu’il ne maîtrise pas encore le texte du Dernier Salut dans lequel il a insufflé un texte d’un profond désespoir, difficile à mêler aux aléas de la rue qui ne vont pas manquer (c'est le souhait de Buysse !) on le sent impatient de repartir vers les répétitions. Jean Pierre Baudson semble davantage dans les nuages. Lui, qui s’est “toujours senti comme un promeneur dans la vie, à regarder autour de moi, des choses magnifiques comme laides, tout en avançant sur mon chemin” va continuer à marcher sur scène et à côté, éternel sourire aux lèvres et regard de poète sur… l’avenir.

> Le Dernier Salut, de Nicolas Buysse, compagnie La Boîte à Idées. Du 27/11 au 21/12. Infos sur www.theatrenational.be

© Sylvain Boulder / Théâtre National