Magazine Ce samedi soir, un Fort Chabrol a eu lieu à Tournai sans qu'aucun coup de feu ne soit tiré. Régulièrement, les journaux, surtout en Belgique, emploient cette expression lorsqu'une personne est retranchée chez elle, armée avec ou sans otages et entourée par les forces de l'ordre. Mais d'où vient ce terme ?


Le procès Dreyfus

Pour en retrouver l'origine il faut remonter à travers l'histoire française jusqu'à la fin du 19e siècle et l'affaire Dreyfus pour bien comprendre le contexte de l'époque.

Pour rappel, Alfred Dreyfus était un officier français de confession juive victime d'une erreur judiciaire. Ce dernier avait été accusé en 1894 d'avoir voulu livrer à l'Empire allemand des documents ultra-secrets sur l'armée française.

Il est finalement condamné pour haute trahison et a été déporté vers le bagne de Cayenne.

Un an plus tard, coup de théâtre: un colonel découvre que c'est un autre homme, Ferdinand Walsin Esterhazy, qui est, en fait, l'auteur du bordereau qui avait valu la condamnation de Dreyfus. Le procès de Esterhazy en janvier 1898 conclut pourtant à son innocence...

Emile Zola révolté par cette décision publiera une lettre dans le journal L'Aurore. Le destinataire: Félix Faure, le président de la République française. Une diatribe restée mythique dont ces quelques mots montrent la plume et le talent de l'auteur de Germinal et de L'Assomoir.

"Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis."

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La Une de L'Aurore du 13 janvier 1898

Zola est finalement poursuivi pour diffamation et l'affaire prend une tournure politique. L'Affaire Dreyfus va, dès lors, scinder la France entre "dreyfusards" et "antidreyfusards" pendant plusieurs années.


38 jours de siège

Parmi les antidreyfusards, on trouve Jules Guérin, journaliste d'extrême droite et rédacteur en chef du journal L'Antijuif. Ce dernier avec d'autres nationalistes va tenter en février 1889 un coup d'Etat avorté pour renverser la IIIe République à la mort de Félix Faure.

Six mois plus tard, alors que le procès Dreyfus est rouvert à Rennes, la police recherche les agitateurs. L'un d'eux résiste. Jules Guérin refuse de se rendre et va se réfugier le 13 août dans le siège de son hebdomadaire, au 51, rue de Chabrol à Paris. La police va encercler l'immeuble, les antidreyfusards vont affluer.

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La police devant le 51, rue de Chabrol à Paris

Pendant trente-huit jours, avec une quinzaine d'employés il va réussir à tenir en étant ravitaillé par les toits. Guérin, pour chambrer, va balancer une carapace de langouste dans la rue.

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Le petit journal illustre le dernier ravitaillement du Fort Chabrol

Il va même tirer sur la police mais sans les toucher. Les insurgés se rendront finalement le 20 septembre 1899, Jules Guérin sera condamné à dix ans de détention. Il sera finalement gracié. Tout comme Alfred Dreyfus après la décision du président de la République Emile Loubet.

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Le 51, rue de Chabrol aujourd'hui


Céline, Dutronc et Françoise Hardy

L'expression "Fort Chabrol" reste donc encore aujourd'hui utilisée. Cette affaire a marqué les esprits et notamment celui de Louis-Ferdinand Céline qui a vu passer le cercueil de Guérin en 1910. L'auteur de Mort à crédit et de Voyages au bout de la nuit l'admirait selon Alain Pessin, qui a écrit Littérature et anarchie.

Enfin, Jacques Dutronc a composé le titre "Fort Chabrol" de groupe instrumental français "Les fantômes".

Titre qui sera repris par Françoise Hardy dans "Le Temps de l'amour" et utilisé par Wes Anderson dans Moonrise Kingdom.