Dans une pièce, ils sont tous rassemblés. Un bébé inconnu et vêtu de manière neutre leur est présenté Soit comme garçon, soit comme fille. Très vite, les participants à l’expérience décrivent différemment le nourrisson, et interprètent diversement ses comportements selon le genre annoncé.

Garçon, le bambin est décrit comme fort et robuste, ses cris sont attribués à un sentiment de colère. Fille, il est perçu comme doux et délicat, ses pleurs étant cette fois associés à de la peur. "Nous n’avons pas les mêmes attentes à l’égard des filles et des garçons" , constatent Christelle Declercq et Danièle Moreau, respectivement maître de conférences en psychologie du développement et chargée de mission à l’égalité hommes-femmes à l’Université de Reims (France). "Par conséquent, poursuivent-elles, les attitudes de l’entourage de l’enfant varient selon qu’il est de sexe masculin ou féminin."

L’entourage justement, parlons-en. Car s’il y a bien un élément crucial dans le développement de l’enfant, soulignent les deux chercheuses, c’est son environnement social. "Il est évident que les déterminants biologiques et environnementaux s’entremêlent étroitement afin de produire les caractéristiques d’un individu, dont son genre." Ceci étant, nuancent-elles, "malgré les progrès réalisés ces dernières années en matière de recherche, il reste impossible à ce jour de savoir quelle est la part d’inné ou d’acquis dans les différences liées au genre et à la construction de l’identité sexuée" .

D’accord. Mais encore faut-il savoir en quoi consiste l’identité sexuée et comment elle se construit. Si elle se constitue tout au long de l’enfance, diverses études menées sur la question laissent penser que la construction de l’identité sexuée s’enracine dans certaines compétences cognitives et sociales présentes chez la plupart des personnes et ce, dès les premiers mois de la vie. Ainsi, exposent Declercq et Moreau, " des bébés de 2 mois distinguent déjà les voix d’hommes de celles des femmes. A 5 mois, ils différencient les hommes des femmes sur des photographies. A partir de 9 mois, ils regardent plus longtemps des clichés de femmes lorsque ceux-ci sont présentés en même temps qu’une voix féminine. Ils feront de même pour des clichés et des voix d’hommes à partir de 12 mois" .

"Les poupées c’est pour les filles"

Très précocement donc, les enfants parviennent à regrouper des personnes sur la base de leur sexe, et à associer entre elles différents traits typiques de chaque sexe, tels que la voix et le visage. "C’est sans aucun doute sur ces premières habiletés que se fondent les connaissances de chacun et chacune relatives aux caractéristiques physiques, psychologiques et sociales de chaque genre" , nous affirme-t-on.

Petit à petit, l’enfant prend conscience qu’il appartient à l’un de ces genres et développe des comportements typiques de son genre. Ces derniers sont particulièrement saillants dans le choix des jeux par exemple.

Ainsi, l’expérience a été menée, " si vous présentez simultanément deux images de jeux différents à des enfants, les garçons regardent plus longtemps les images de voitures, tandis que les filles font de même avec les images de poupées" , nous assure-t-on. Et de poursuivre : "Ces préférences s’accentuent lorsque les enfants grandissent. Ils auront tendance à développer des comportements normatifs en encourageant leurs camarades à choisir des jouets typiques de leur genre, ou en s’opposant à ce qu’ils choisissent des jouets non typiques de leur genre."

Enfin, la construction de l’identité sexuée se manifeste dans le choix des partenaires de jeu. "Dès la fin de la deuxième année d’existence, les filles se dirigent préférentiellement vers d’autres filles, tandis que ces choix sont observés quelques mois plus tard chez les garçons. Cette ségrégation qui apparaît dès la petite enfance se renforce au cours du développement ultérieur et ce, jusqu’à l’adolescence" , constatent les deux chercheuses.

Bleu pour les garçons,rose pour les filles

Message bien reçu, l’identité sexuée se construit donc très tôt chez l’enfant, ce dernier étant initialement sensible aux caractéristiques physiques typiques de chaque genre, et repérant, un peu plus tardivement, les comportements et attitudes stéréotypés selon le genre.

Mais voilà, nous explique-t-on encore, ce phénomène est très souvent attribué exclusivement à des causes biologiques, génétiques ou hormonales. Or, et on en revient à notre question initiale, l’environnement social de l’enfant peut orienter le développement de son identité sexuée dans le sens masculin ou féminin. C’est ce que l’on appelle plus communément "l’acquis", par opposition à "l’inné".

Declercq et Moreau le constatent : "La plupart des parents veillent à différencier l’environnement des filles et des garçons. Par l’aménagement de leur chambre, ou encore par le choix de leurs vêtements ou de leurs jeux." Et de poursuivre : "Les rôles des femmes et des hommes sont répartis de manière spécifique dans notre société. Ainsi, un jeune enfant dont les parents veilleraient à avoir une répartition équilibrée des rôles découvrirait malgré tout que, le plus souvent, ce sont des femmes qui gardent leurs jeunes enfants, qui travaillent dans les écoles ou encore qui vendent des vêtements."

Dans cette optique, l’enfant se sert de ces éléments comme indices pour acquérir ce qu’il pense être les normes et les valeurs de sa culture. Toutefois, nous précise-t-on, certains enfants ne suivront pas la trajectoire généralement suivie par les enfants de leur âge, et ne s’approprieront pas les stéréotypes de genre de la même manière.

Car finalement, concluent les deux chercheuses, "le sexe/genre est une dimension tellement prégnante dans notre environnement que l’adhésion - ou non - aux rôles et valeurs typiques de notre genre fait partie intégrante de la construction de notre identité" .

L’identité, précisément, on n’a pas fini d’en parler