Cette semaine, Quid part en vacances mais imagine aussi de possibles congés prolongés. Sur une île. Le mythe de l’île déserte n’en finit pas questionner les humains, qui rêvent au Paradis perdu mais ne s’imaginent pas vraiment en profiter en solitaire…

Qui n’a jamais rêvé de s’échapper de son quotidien, de sa routine métro-boulot-dodo pour aller vivre sur une île déserte  ? De tout temps, l’Homme a été fasciné par le mythe de ces terres vierges, balayées par les alizés, où le sablier coule au rythme des marées et où la nature est reine. De la littérature au cinéma, l’île déserte ne cesse de nourrir notre imaginaire et d’attiser notre curiosité.

Pourquoi  ? “Les gens sont attirés par tout ce qui est mystérieux, notamment par des environnements qui sont naturels et qui possèdent une forme de mystère, explique Claire Prade, en dernière année de doctorat en Psychologie à l’UCL (1). De nombreuses études ont montré que les gens préfèrent les milieux naturels aux environnements artificiels ou aménagés par les humains, surtout s’il n’y a ni eau ni végétation”. Elle poursuit  : “L’île déserte est donc le prototype d’un environnement naturel et mystérieux. Elle attire la curiosité, l’envie d’explorer, de découvrir des choses cachées, etc. Cette préférence pour les milieux naturels semble universelle. Et elle apparaît très tôt chez les enfants”.

A tel point que la téléréalité s’en est emparée. Lancée en 2001, l’émission “Koh-Lanta” – 20 “naufragés” doivent à coups d’épreuves survivre sur une île déserte – est la plus ancienne téléréalité du paysage audiovisuel français. Depuis 15 ans, elle rassemble chaque vendredi soir plus de six millions de téléspectateurs enthousiasmés par les aventures de ces apprentis Robinson.

Au commencement du monde

Comment expliquer un tel succès  ? “Le mythe de l’île déserte est universel depuis Robinson Crusoé, rappelle Frédéric Antoine, professeur en information et communication à l’UCL. Koh Lanta, c’est l’image classique de l’isolement sauf qu’il y a l’équipe qui filme toute la journée, qu’il y a l’animateur Denis Brogniart qui vient dire bonjour, qu’un médecin n’est pas loin, mais on a l’impression qu’on est loin de tout”.

En outre, “les îles sont paradisiaques, les candidats sont souvent beaux. On est dans une sorte d’image glamour du paradis perdu qu’il faut conquérir : il y a des épreuves pour avoir de la nourriture, il faut trouver de l’eau,…”

Echoués sur l’île, les candidats n’ont pu emporter qu’un maigre paquetage et doivent tout “construire”   : établir un campement, apprendre à pêcher, faire du feu, etc. Ce retour à la case départ, Claude Javeau, sociologue et professeur émérite de l’ULB, la raccroche, pour sa part, à “la fascination pour les utopies – Utopia de Thomas More étant l’exemple le plus connu. Il y a une espèce de quête des origines de l’innocence”. “En Europe, souligne-t-il,il y a tout un courant littéraire et philosophique qui consiste à dire, avec l’Eglise d’ailleurs, que nous sommes tombés dans le péché. Il y a donc un retour vers une pureté originelle et une volonté de tout recommencer à zéro”.

Des émotions positives

Au-delà, l’île déserte “est séparée du reste du monde, enchaîne-t-il. On peut imaginer y faire des choses qu’on ne fait pas ailleurs”. Etre confronté à un milieu hostile (la chaleur, les tempêtes, les insectes, le manque de confort,…), c’est aussi se lancer un défi, se dépasser, tester ses limites. Certains candidats se sont parfois entraînés pendant de nombreuses années pour faire “l’aventure de leur vie”. Et chaque année, ils sont de plus en plus nombreux à s’inscrire au casting  : ils étaient 25 000 cette saison  !

“L’une des grandes questions en psychologie est ‘Pourquoi les gens se mettent-ils volontairement dans des situations relativement risquées ou désagréables ?’, indique Claire Prade. Et l’une des réponses est que les gens ne cherchent pas ces situations risquées en elles-mêmes, mais bien les effets positifs qui en découlent. Par exemple, quand on réussit une épreuve, on peut ressentir de la fierté, une plus grande estime de soi, etc.”. Elle complète  : “Une étude a montré que dans un environnement naturel menaçant (être dans une forêt sombre, face à un animal dangereux,…), entre 40 et 100 % des gens ressentent des émotions positives (émerveillement, joie, euphorie,…)”.

L’humain n’est pas fait pour vivre seul

Enfin, vivre sur une île déserte est-ce vraiment vouloir se couper du monde  ? “Si comme le dit Sartre, l’enfer, c’est les autres, c’est aussi le paradis, estime Claude Javeau. Nous n’aimons pas être seuls. Nous sommes grégaires”. Et Claire Prade d’attester  : “Pour l’être humain, c’est extrêmement difficile, voire impossible, de rester complètement seul. Des études montrent que le fait de se retrouver seul active des mécanismes visant à créer ou reformer des connexions sociales. Voyez le fim “Seul au monde” : le héros (Tom Hanks) a recréé une certaine forme de connexion sociale en dessinant un visage sur son ballon de volley-ball” qui prend vie sous le prénom de Wilson.

(1) Claire Prade défendait cette semaine sa thèse de doctorat intitulée “Seeing the world in awe  : Intra-individual and interpersonal changes”.


Qu’emporteriez-vous sur une île déserte ?

Cette question a été posée aux internautes de LaLibre.be. Voici une sélection de réponses :

Scout : Un couteau et un briquet.

Bricoleur : Une pince multi-usage (type Lethermann), dixit Mr le militaire.

Tendance néolithique : Des graines de céréale et un briquet, pour lancer l’agriculture et faire du feu.

Fin gourmet : Un réchaud solaire… J’ai horreur du poisson cru.

Mélomane : Brel, Mozart et un lecteur CD.

Délicat : Un couteau et une fourchette, je déteste manger avec les doigts.

Hédoniste : Une caisse de Haut-Brion pour le plaisir.

Littéraire : De quoi écrire pour garder une trace du temps et mes impressions.

Hypocondriaque : Du victorinox et de l’augmentin…

Fatigué : Un matelas, pour bien dormir, et être bien frais le lendemain.

2 en 1 : Un shampoing qui fait aussi gel douche.

Angoissé : Ma conscience, pour toujours distinguer le bien du mal.

Technologiquement avancé : Une imprimante 3D avec des recharges de matières plastiques.

Occupé : Mes deux petits fils, pour ne pas risquer de m’ennuyer.

Politiquement incorrect : Joëlle Milquet… pour faire plaisir à tout le monde… Non allez, une hache !

Celui qui a tout compris : Un être cher et un bon sac de couchage.


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