J’étais gênée. Les autres m’abaissaient constamment parce que je n’étais pas capable de lire et d’écrire correctement. Je pensais que je n’étais plus apte à apprendre." Christine Louis se replonge vingt-cinq ans en arrière. Aujourd’hui âgée de 52 ans, elle se souvient de cette souffrance liée à son illettrisme. "A l’école, j’apprenais à jardiner, à faire des courses mais pas à lire ou à écrire. J’ai perdu l’habitude petit à petit" , poursuit-elle.

A 18 ans, elle cherche un emploi. "J’ai travaillé dans le nettoyage mais j’éprouvais toujours des difficultés à remplir mes documents administratifs." Le Forem lui suggère alors de suivre une formation à l’ASBL Lire&Ecrire. Une remise à niveau que Christine a suivie pendant près de huit ans. "Aujourd’hui, j’écris un livre retraçant mon histoire. J’y travaille depuis deux ans", poursuit-elle, fière du chemin qu’elle a parcouru.

Et Christine ne s’arrête pas là. Elle joue au théâtre, elle manipule des marionnettes et elle est impliquée dans des actions de sensibilisation aussi via le groupe "Y’a pas d’âge", une collectivité de quatre à neuf personnes ayant connu l’illettrisme. Ensemble et avec l’aide de la Régionale Lire&Ecrire Namur, ils créent des affiches, ils font des campagnes mais surtout, ils vont transmettre leur expérience dans des classes de 5 e et 6 e primaires. "Ce sont des moments riches pendant lesquels les enfants sont très curieux Ils libèrent leur parole pour comprendre comment certains arrivent à l’âge adulte sans savoir lire et écrire. Plusieurs expriment les difficultés qu’éprouve l’un ou l’autre membre de leur famille. Et nous travaillons aussi la solidarité au sein de la classe pour ne pas qu’ils se moquent de leurs camarades qui éprouvent peut-être plus de difficultés à apprendre" , explique Geneviève Godenne, coordinatrice du groupe "Y’a pas d’âge".

7 % d’échecs au CEB

Christine n’est pas une exception. Aujourd’hui encore, le taux d’échec du CEB s’élève à 7 %. Une frange de la population scolaire qui n’a, à coup sûr, pas acquis les compétences de base. "Lorsque l’on avance les chiffres de 93 % de réussite du CEB, on nous rétorque que ce certificat doit être trop facile ! Or, tout citoyen doit pouvoir maîtriser les notions vues dans l’enseignement primaire. Ce n’est donc pas 93 % que nous devrions enregistrer comme taux de réussite mais 100 %", lance Eric Etienne, porte-parole du cabinet de la ministre de l’Enseignement obligatoire, Marie-Dominique Simonet (CDH).

Passés deux redoublements en primaire, tout enfant se retrouvera dans le cycle secondaire "Tout élève a des compétences, mais tous n’apprennent pas de la même manière. Les enseignants sont théoriquement sensibilisés à ces différences mais les moyens concrets manquent pour accompagner ces enfants qui nécessitent plus d’attention. Le système actuel force l’individu à rentrer dans des cases", souligne Rita Stilmant, directrice de la Régionale Lire&Ecrire Luxembourg.

L’ASBL ne cesse de mettre en évidence des manquements à cet enseignement adapté. "Avant tout, l’école doit être gratuite. Et les orientations ne doivent pas se faire trop rapidement pour ne pas cadenasser l’enfant. Il est important qu’il bénéficie de temps pour poser un choix, élaborer progressivement un projet de vie qui fait sens pour lui", répète Rita Stilmant en se basant sur les recommandations définies dans le cadre de la campagne "L’école en question".

Le nombre d’élèves par classe est aussi un frein à l’enseignement adapté, tout comme le manque de personnel. "Il est essentiel de pouvoir compter sur un réel réseau de soutien composé d’enseignants sensibilisés, de psychologues et de logopèdes", poursuit la directrice. Un ensemble de professionnels qu’il faut aussi mieux former à la communication entre l’école et la famille. "Ecrire une remarque dans un journal de classe, ça peut être une pratique excluante si les parents de l’enfant connaissent de grandes difficultés avec la lecture et, ou l’écriture. Il convient d’interroger les pratiques de manière à soutenir le partenariat ‘Ecole-Familles’", ajoute-t-elle encore.

Le cabinet de la ministre, lui, est confiant dans un projet pilote aujourd’hui bien lancé, "Décolâge", la contraction de "décoller", "école" et "âge". Son objectif : promouvoir une évolution positive du parcours de l’enfant depuis sa 3 e maternelle jusqu’à sa 2 e primaire. Des instituteurs, des directeurs et des membres de centres PMS de 240 établissements (sur 1 800) suivent aujourd’hui des formations pour développer des plans individualisés d’apprentissage. "Ce projet est né de l’émergence de nouvelles pratiques du terrain" , conclut le porte-parole de la ministre.