D’abord, c’était les trains et puis c’est devenu les montres. Gilles Clavareau, de tout temps, a eu l’esprit du collectionneur, sans qu’il ne sache bien expliquer le pourquoi du comment. Des collections de toutes sortes, les trains électriques, pour leur esthétique et leur mécanique, d’abord. “J’allais fouiller dans les greniers des amis de mes parents, en quête d’un wagon ou d’un loco”. Mais rapidement, il se rend compte que l’histoire du train électrique ne suffit pas à nourrir sa curiosité et il pose son dévolu sur les réveils et montres, sur cette manière qu’on a de compter le temps mécaniquement depuis que des artisans suisses ont inventé un remontoir qui comptabilise le temps qui s’écoule. Une passion de collectionneur qu’il a transformé en métier, puisque dès l’âge de 16 ans, il étudie dans une école française d’horlogerie, mais apprend essentiellement le métier sur le tas. Et depuis vingt-et-un ans qu’il est un horloger, l’amour de l’objet à aiguilles ne se dément pas. Voire même, “l’âge aidant, j’arrive à me séparer de certaines collections que je faisais enfant, car les montres me prennent assez de place, de temps et d’argent”.

Et s’il a commencé à réparer des mécanismes dans le grenier de sa maman, dès qu’il a pu, il a greffé la pratique de la vente de montres d’occasion à celle de la réparation car, en fait, d’une montre, on ne se sépare pas. On la répare, on la garde, on lui retrouve un propriétaire. La montre dont le petit cœur bat est un objet au statut particulier. “Par exemple, quand c’est une montre de famille, vous l’avez toujours vue au poignet de quelqu’un. Je vous dirai que, quand mon père est décédé, je n’ai pas pu récupérer sa montre, et c’est une chose qui me manque… Pourtant, je vous parle d’une Rodania à piles.”

Les acheteurs qui ne regardent pas l’heure

Car on n’achète sûrement pas une montre pour avoir l’heure. Notre horloger va plus loin, arguant que “les gens qui passent la porte de [sa] boutique n’ont pas besoin de l’heure ! Ils ont envie de posséder un bel objet”. Un bel objet, et cependant bien qu’ils n’aient pas besoin de l’heure, "il ne leur viendrait pas à l’idée d’acheter une montre qui ne marche pas bien”. “J’ai bien encore quelques clients qui vont utiliser leur montre, par exemple, un médecin pour prendre une tension, mais, pour être clair, “la montre la plus vendue dans notre époque est l’Apple Watch…” Et cependant, les grandes manufactures horlogères n’ont pas vu leurs ventes baisser. Pour obtenir certaines Patek Philippe ou Rolex, les clients aujourd’hui doivent se mettre sur liste d’attente. Et le fait d’obtenir cet objet convoité instantanément donne une surcote de valeur à la montre vendue chez l’Artisan du Temps. Voilà comment sa société “tape désormais dans les 3 millions de chiffres d’affaires”. Une réussite qui corrobore la passion évidente de notre horloger.

© Jean-Christophe Guillaume

Et si l’atelier, agrandi, est passé de l’autre côté de la chaussée de Waterloo, car le boulot ne manque pas chez l’Artisan du Temps – qui décape, démonte, remonte, répare, nettoie, des centaines de montres par an (“on en a 150 en vitrine, et 200 dans nos réserves”) –, la boutique, elle, a tout l’air d’une caverne d’Ali Baba pour amateurs de montres-bracelets légendaires. Dans les “vitrines-manèges”, qui tournent sur elles-mêmes, plusieurs boîtes vertes estampillées Rolex, alors qu’il est si complexe de s’offrir une montre de la marque qui crée tant de passions et d’énervement en même temps. Et puis cette Speed Master d’Omega, “la montre qui est allée sur la Lune, et qui fait encore le succès de la manufacture suisse”, concurrente de Rolex. Des Tank de Cartier, des Reverso de Jaeger-Lecoultre sont les rares boîtiers rectangulaires de la vitrine : “les montres rectangulaires ne vont pas à tous les poignets…”

© Jean-Christophe Guillaume

© Jean-Christophe Guillaume

On lui demande ce que dit la tendance du moment… “La tendance est aux montres aux grands boîtiers, sportives”, qui se voient au poignet et on comprend là que la montre n’a pas perdu de sa superbe quand il s’agit de dire la réussite sociale.

Lui qui démonte les entrailles des montres anciennes et moins anciennes, trouve-t-il que la qualité de la fabrication horlogère a baissé avec le temps ? “Si certaines marques vendent leur logo cher et méchant, d’autres ont pris le pas de l’industrialisation dans le respect des traditions”.

L’exactitude n’est pas le but

Malgré tout, l’artisan n’est pas dupe : l’achat de montre est aussi devenu un investissement. Acheter une montre de marque est corrélé à une plus-value future, “et c’est bien plus facile à acheter ou vendre que de l’immobilier. On a connu ces vingt dernières années une croissance fulgurante sur certains prix de collection : la montre Rolex 116 610 au cadran vert est peut-être à 8 800 - 9 000 euros, prix catalogue, mais je vous la rachète dans l’heure à 15  000, car je sais que demain elle se vendra 17 000 euros”. “Quelque chose a pris le pas sur l’esprit de la collection”. Tout collectionneur est devenu sensible à cet investissement, ce qui n’enlève rien au plaisir de posséder la montre de ses rêves et la bichonner. Vous savez, ici, “quand on regarde une montre de près, on est capable de comprendre le genre de vie, et le propriétaire qu’elle a connus”.

© Jean-Christophe Guillaume

Pas de doute, le truc de notre artisan, ce sont les gestes de son métier, quand il passe sa blouse, dans son atelier, pour nous montrer les pièces de rechange dans des tiroirs bien rangés. Des aiguilles, des rouages, autant de morceaux d’un cœur qui bat, et qu’il aime à regarder s’animer.

© Jean-Christophe Guillaume

Le nez collé à leur établi, l’œil grossi d’une loupe posée sur les mouvements, ses acolytes, les artisans horlogers, observent le savoir-faire des manufacturiers qui les ont précédés. Obnubilés qu’ils sont par la précision d’un mécanisme qui ne ment pas, tout en ne prétendant pas à l’exactitude – tout juste à la précision la plus subtile. Il y a, dans le mécanisme d’une montre, quelque chose qui ressemble à l’humanité perfectible.

--> L’Artisan du Temps, Chaussée de Waterloo 758, 1180 Bruxelles. infos : https://www.artisandutemps.com.
--> À voir, aussi, les capsules You Tube signées L’Artisan du Temps, où l’on vous raconte les petites histories de grandes montres. Des moments hyperémouvants sur la vie des objets.