La journaliste Camille Emmanuelle, spécialiste des questions de sexualité, genre et féminismes publie Sexpowerment-Le sexe libère la femme (et l’homme) , manifeste joyeux et impertinent pour une sexualité positive et libre. Entretien avec une femme qui en a dans la culotte et dans la tête.


“Longtemps, j’ai voulu me gratter les couilles devant la télé”. Voilà les premiers mots de "Sexpowerment". Camille Emmanuelle, elle est comme ça. Journaliste gonzo spécialiste des questions de sexualité (La lettre Q, dans le nouvel Obs , Brain Magazine, Les Inrocks...) “emmerde la discrétion”. Chez elle, pas de manière. Elle appelle un chat, un chat. Bien qu’il soit plutôt question de "chattes" dans son dernier ouvrage, "Sexpowerment, plaidoyer pour une sexualité libre et positive" et fruit de sa dizaine d’années de reportages et d’observations sur la question du sexe. Education sexuelle, porno, prostitution, féminisme, poils pubiens, sextoys, ou même fessier de Kim Kardashian sont abordés avec intelligence et autodérision par Camille Emmanuelle.

Alternant expériences personnelles joyeuses et douloureuses (dont les attentats du 7 janvier; Camille Emmanuelle est mariée au dessinateur Luz), témoignages de personnalités - du psy à la réalisatrice de films porno - elle nous fait la démonstration que nous – hommes et femmes - vivrions bien mieux libérés des contraintes de tous ordres qui pèsent sur nos corps. Celle qui aujourd’hui assume ce qu’elle a entre les jambes n’a pas la prétention de se comparer à Malala ou Angela Davis, encore moins l’envie de se la jouer "love coach" ou donneuse de leçons.

"Sexpowerment" n’est pas non plus une injonction à "baiser tout le temps" et avec n’importe qui, mais bien une franche invitation à vivre une sexualité décomplexée. A ne pas devoir choisir entre "la mère ou la putain, la prude ou la salope, la gênée ou l’obsédée", comme elle dit. Un bouquin à l’énergie contagieuse, qui passera sans aucun doute dans les mains des copines, et surtout des copains.

Vous affirmez dans l’ouvrage que nous avons besoin d'une nouvelle révolution sexuelle pour combattre les inégalités hommes-femmes. Quelle forme devrait-elle prendre ?

La première révolution sexuelle dans les années septante a été essentielle car elle a offert aux femmes le choix de la procréation. Cela ne suffit pas. Il nous faut une nouvelle révolution sexuelle qui passera par l'éducation sexuelle, pour les jeunes et les moins jeunes. On continue aujourd'hui en 2016 à demander aux femmes "Etes-vous clitoridienne ou vaginale?", tout comme il existe très peu d'espaces pour que les hommes parlent de leur sexualité. Il est temps remettre en cause les clichés qui font mal dans les chambres à coucher, mais aussi au travail et dans la rue. Ces clichés perpétuent à considérer les femmes comme des objets doux et fragiles et les hommes comme des dominants...

Le porno peut selon vous avoir une place dans cette éducation sexuelle. Mais pas n’importe lequel. Quelle porno défendez-vous ?

J'explique dans mon livre qu'on voit le porno comme quelque chose de masculin fait par et pour des hommes. Je ne crois pas au porno féminin mais au regard féminin à l'oeuvre dans ce qu’on peut appeler le porno queer, LGBT ou porno féministe. Ce regard féminin ouvre à la diversité. Il existe plusieurs réalisatrices femmes, des pornographes de talent, comme Erika Lust, Ovidie, Lucie Blush. Elles ne font pas de porno romantique, ça peut être trash parfois. Ces réalisatrices ont le mérite d'apporter une autre vision des corps et de la sexualité, de filmer une diversité de fantasmes et de pratiques. Aussi, dans leurs films, il y a une place pour l’avant et l’après coït. Ca fait du bien, ça nous change de Youporn. Cette diversité de regard sur la sexualité est jouissive !

Qu’entendez-vous par “porno féminin”?

Le porno féminin renvoie aujourd’hui à des films érotiques, donc pas porno, comme Fifty Shades Of Grey. C'est dommage de diviser les fantasmes, en réservant l'érotisme aux femmes et le porno aux hommes. Les femmes peuvent aimer le porno trash et les hommes apprécier la littérature érotique.

"C'est dommage de diviser les fantasmes, en réservant l'érotisme aux femmes et le porno aux hommes"

© More Human Agency

Quels sont les plus grand obstacles à la libération sexuelle aujourd'hui?

Il y en a plusieurs, même si certaines lignes sont en train de bouger. J'ai un regard critique sur les articles sexo de la presse féminine. Les femmes y sont encore souvent décrites comme des objets de désir et non considérées comme des sujets de désir. On leur enjoint de masser chouchou et mettre des bougies et pétales de rose dans la chambre. Or, le sexe ne se vit pas selon une “to do list”. La sexualité féminine a subi depuis des millénaires la pression religieuse, il ne faudrait pas que la presse féminine prenne le relais avec ses injonctions qui pèsent sur le corps des femmes. Pire, qu’elle renverse les diktats de la pudeur en injonctions du type “il faut à tout prix avoir une libido au top”, etc. D'autant qu'il y a aussi le danger du retour du religieux, tant catholique que musulman. Je pars du principe que la religion n'a jamais été du côté du droits des femmes et des communautés LGBT. Aujourd'hui, j'ai peur quand je vois que le droit à l'avortement ou la contraception sont remis en cause. J'entends souvent des "C'est ok, maintenant" par rapport à la sexualité ou au féminisme. Non, c'est pas bon ! Il faut rester vigilant, nos droits peuvent toujours être remis en cause. J'avais d’ailleurs écrit un article prospectif qui imaginait les droits des femmes si Marine Le Pen était au pouvoir... La façon dont on vit notre sexualité a un impact sur la société mais l'inverse vaut aussi : quand un couple se retrouve dans un lit, il n’est pas tout seul, l'Etat est aussi dans notre lit et décide ce qui est autorisé ou non. Exemple simple : en Angleterre, une loi antiporno a été votée, interdisant certaines pratiques. En fait, cette loi ne fait que pénaliser la pornographie féministe et lesbienne.

Vous avez une plume très libérée dans votre livre et vos chroniques en général. Avez-vous déjà subi une forme de censure par les médias pour lesquels vous travaillez ?

Le web m'a sauvée, même si je suis sous-payée! J'ai pu y écrire mes chroniques librement. De plus, j'ai choisi l'écriture gonzo, c’est-à-dire que je parle en "je" afin de prendre le lecteur par la main et surtout m’autoriser l'autodérision. Cette écriture-là ne serait déjà pas possible dans la presse traditionnelle. De plus, dans les revues féminines, je serais davantage sous la pression des annonceurs. Parler d'un sextoy rose, ça passe. En revanche, évoquer un godemichet imposant, c'est tout de suite plus problématique à côté d'une pub Chanel. En fait, la “censure” dans la presse féminine est davantage liée au marketing qu’à des valeurs conservatrices. Sur le web, la pression des annonceurs sur la page d’à côté est moins forte.


Parlons du web justement. La parole des femmes se libère sur Twitter depuis quelques années. Les femmes dénoncent, à l’aide de hashtags, le sexisme, le harcèlement de rue ou la violence des consultations gynécologiques, comme #PayeTonUterus. Qu’en pensez-vous ?

Les réseaux sociaux offrent des espaces de partage d'expérience essentiels, des espaces de sororité. Il faudrait d'ailleurs que les hommes, même s'ils sont moins victimes du sytème, en aient aussi. Ma seule réserve est la trop grande victimisation parfois à l'oeuvre dans ces initiatives. Il faut partager son expérience, sortir du silence, je suis la première à le faire dans mon livre quand j'explique le viol dont j'ai été victime à 30 ans. Mais selon moi, il faut aussi contrebalancer ces expériences douloureuses par des discours de résilience et la mise en valeur de modèles positifs. J'aime parler des femmes puissantes, et ce ne sont pas seulement des PDG, des femmes qui ne sont pas gênées par ce qu'elles ont entre les jambes. Aussi, il faut éviter de tomber dans la généralisation qui peut mener à la stigmatisation de la gent masculine. Par contre, il est indispensable d'insister sur le fait que les victimes de viols ou de violences ne sont pas suffisamment écoutées et accueillies.


"J'aime parler des femmes puissantes, des femmes qui ne sont pas gênées par ce qu'elles ont entre les jambes"


Que pensez-vous des hommes qui écrivent ou s'expriment sur le féminisme, le genre ou les sexualités ?

A ma connaissance, ils ne sont pas si nombreux. J'encourage en tout cas les hommes à prendre la parole sur les virilités. Ce discours manque cruellement. Et ce vide laisse une place pour les Zemmour, les coachs en séduction, les masculinistes et tous ces cons avançant que les féministes ont émasculé les hommes. Il existe aujourd'hui une diversité de discours sur le féminisme, j'aimerais qu’il existe un pendant masculin. C'est difficile pour eux car ils peuvent s'entendre dire "oh, ça va, vous avez dominé la société”, leurs discours peuvent passer pour des “male tears” (on peut traduire par “larmes de crocodiles”). Pourtant, j'ai envie de les entendre. Je voudrais savoir par exemple si les hommes se reconnaissent dans les définitions des "nouveaux pères" données par la presse féminine.

Pour vous, le féminisme doit également être porté par des hommes.

Je reconnais absolument la non-mixité qu’ont pu exiger les femmes dans les années septante. Face à des mecs qui tapaient sur la table parce que c'était comme ça, car ils considéraient en avoir le droit, les femmes avaient la nécessité de se retrouver entre elles et rien qu'entre elles. Aujourd'hui, j'estime que cette non-mixité est indispensable pour les groupes de paroles concernant les violences et agressions sexuelles. En dehors de ça, il faut un maximum de mixité. Je rencontre beaucoup d’hommes aujourd’hui qui assument d’être féministes au contraire de nombreuses femmes qui ne le disent pas et pourtant le sont.

C'est quoi pour vous être une femme libre aujourd'hui ?

Je mène un parcours depuis mes 15 ans pour être libre. C'est jamais gagné. La liberté ne s'acquiert pas toute seule. J'aime m'inspirer d’autres personnes, d'une pluralité de modèles, qui ne soient pas spécialement un pur esprit ou un corps. On peut être les deux. J'ai rencontré un tas de personnalités libres, qui ont pris des risques. Il est essentiel de s’inspirer de personnes qui ne sont pas dans la norme. C’est pourquoi je défend le fait qu’on puisse en tant qu’hétéro, s'intéresser à la culture queer et LGBT.


"Cultiver Eros et le désir est un moyen d'affronter les pires épreuves"


Dans la conclusion de votre livre, vous revenez sur les attentats contre Charlie Hebdo. “Le 7 janvier a tout bouleversé. Tout. Sauf l’amour. Tout. Sauf le sexe “. L’amour, le sexe vous sauvent d'une certaine manière vous et votre compagnon Luz dans cette tragique épreuve ?

J'ai parlé des attentats parce que j'ai écrit ce livre en 2015. Et oui, sans être Mère Teresa, ce livre est un message d'espoir. Ce dernier chapitre revient au couple, à l'intime, à l'amour. Je reviens au fait que la question du désir est essentielle à la vie ! C'est une pulsion de vie. Cultiver Eros est un moyen d'affronter les pires épreuves. Les moments de baise sont les seuls moments pendant lesquels le monde extérieur n’existe plus. Aborder cela, c’était dire que le sexe est politique, social, culturel. Mais qu’il est aussi un moteur puissant face au drame. C'est un territoire de liberté et de jouissance, qu’on doit investir et dont il faut profiter parce qu’ils sont rares.


> Sexpowerment – Le sexe libère la femme (et l’homme) de Camille Emmanuelle – éditions Anne Carrière, 240 pages, 18 euros

> Le blog de Camille Emmanuelle : www.cestcamille.fr