La représentation du corps féminin dicte les comportements sociaux et s’impose dans les rapports de force. Dans l’espace public, au travail, dans les relations amoureuses. “On est tous rappelés à nos genres”, explique Eléonore Lépinard, spécialiste des mouvements féministes. S’il n’est pas possible d’échapper à son genre – et aux codes implicites qui y sont liés –, la solution serait donc de l’assumer, d’en faire, même, un outil pour exister en société.

"Elle a toujours été très voluptueuse. Ma fille, Ivanka, fait 1m80, elle a le meilleur corps”, “Vous savez qui est l’une des plus grandes beautés du monde ? Et j’ai aidé à sa création. Ivanka”, “Quelle beauté celle-là. Si je n’étais pas marié et, vous savez, son père…”. A une époque où même le président américain ne cache pas son obsession pour les atouts physiques de sa propre fille – au point de regretter de ne pas pouvoir sortir avec celle-ci et de passer sous silence toutes ses éventuelles compétences intellectuelles –, l’apparence des femmes n’est pas près de disparaître des débats publics. De notre côté de l’Atlantique, la France, et par la suite la Belgique, se sont vues de nouveau tentées de définir la norme de “décence” que devraient respecter leurs citoyennes, en l’occurrence le minimum de peau à dévoiler sur les plages. Une polémique qui contraste avec l’époque où des agents de police devaient s’assurer que les jupes n’étaient pas trop courtes… ou qu’il s’agissait bien de jupes. La loi datant de 1800 qui interdisait “le travestissement des femmes”, et donc le port de vêtements destinés aux hommes, comme le pantalon, n’a été abrogée officiellement qu’en 2013 en France. “L’apparence des femmes, tout ce qui permet de définir leur genre, de montrer qu’elles sont des femmes, tous les attributs de la féminité ont toujours fait l’objet d’un enjeu politique. Ce qui nous étonne peut-être c’est que ce soit toujours le cas aujourd’hui”, rappelle Eléonore Lépinard, professeure à la faculté des Sciences sociales et politiques de Lausanne.

Féminité et féminisme

Les quelques débats qui font irruption sur la place publique ne représentent en réalité que la pointe émergée de l’iceberg, dans une société où tout écart à la “norme de féminité” – variable selon les époques, les classes sociales, les pays, les professions, les contextes – est scruté et où l’apparence fait office de carte d’identité. Ainsi, le combat féministe passe-t-il également par la volonté de se libérer des carcans législatifs, mais aussi moraux, pesant sur l’apparence des femmes. D’où un rejet parfois total de la féminité traditionnelle. Ce qui n’empêche pas aujourd’hui Beyoncé, et toute une panoplie de stars plus coquettes les unes que les autres, de se revendiquer féministes. Un paradoxe ? Pas nécessairement. “L’émancipation des femmes passe par le pantalon, en particulier quand le pantalon est interdit par la loi. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Peut-on se réapproprier la féminité sur le mode “Girl power” ? C’est ce que revendique une partie du féminisme de la troisième vague”, explique Mme Lépinard. En effet, plusieurs médias parlent de l’émergence d’un certain “Lipstick feminism”, étiquette inventée pour décrire cette forme de féminisme à la Beyoncé, clamant haut et fort que l’on peut dénoncer les inégalités que subissent les femmes du haut de ses talons.

“Ce n’est pas dans la façon dont on maquille nos yeux et dont on s’habille qui font qu’on est féministe”, tranche, exaspérée, Jeanne Vercheval-Vervoort, féministe belge connue principalement comme fondatrice du mouvement en milieu ouvrier “Les Marie Mineur” dans les années 1970. “D’ailleurs nous, on était toutes des jolies filles. Du coup, ils avaient du mal à nous traiter de mal baisées”, se souvient-elle sourire en coin. “Qu’on cesse avec ces idioties, ces stéréotypes sur l’apparence des femmes. Qu’on les laisse s’habiller ou se déshabiller comme elles veulent. Qu’on leur foute la paix !”

Baisable ou pas baisable ?

Mais si des progrès ont été réalisés en ce sens, il y a encore un long chemin à faire, que ce soit dans les sociétés occidentales et ailleurs. “Car les femmes sont jugées, quasiment en permanence, sur leur apparence. Leur identité en tant que personne ou individu semble indissociable de cette dimension, dans la sphère professionnelle, l’engagement civique ou politique ou la sphère privée. Et réduire des individus à leur apparence revient à les appréhender comme des objets”, constate encore aujourd’hui Sophie Heine, chercheure associée à l’université d’Oxford et auteure de l’ouvrage “Genre ou liberté. Vers une féminité repensée” et de “Un chapeau rose” (à paraître). La preuve  : indépendamment de sa carrière professionnelle, de ses diplômes, passions, compétences, activités, la Première dame des Etats-Unis verra toujours sa garde-robe analysée à la couture près pour ainsi découvrir ses traits de personnalité et les messages subliminaux qu’elle essayerait d’envoyer.

Et cela ne vaut pas uniquement pour les célébrités, mais bien pour toutes les femmes, notamment dans les milieux professionnels. “Celles qui vont porter des couleurs flash vont être considérées comme voulant attirer l’attention sur le fait qu’elles sont des femmes plutôt que sur leurs qualités professionnelles. Globalement, on attend de nous d’être le plus passe-partout possible et donc de porter des couleurs masculines. Le jour où le rose sera accepté, comme le gris ou le bleu marine, dans le monde des affaires, alors on pourra parler d’un environnement de travail inclusif”, soupire Isabella Lenarduzzi, fondatrice de l’entreprise sociale Jump (“Promoting Gender Equality, Advancing the Economy”), œuvrant pour promouvoir l’égalité des genres dans le monde du travail et de l’entreprenariat.

Trop maquillée, pas assez. Un visage trop pâle ou un rouge à lèvres trop vif. Trop coquette ou trop masculine. Des vêtements trop moulants ou trop amples. Des chaussures trop hautes ou trop plates. Trop souriante ou trop sérieuse… “Le Burkini c’est trop couvert, Beyoncé ne l’est pas assez. A chaque fois que cela concerne les femmes et en particulier leur apparence, c’est toujours trop ou pas assez”, observe Mme Lenarduzzi.

Pour cette féministe, qui nous accueille dans son bureau rose fuschia et s’affirme volontiers comme “chienne de garde”, “nous en sommes toujours à être évaluées comme baisables ou pas baisables.” Les réactions des femmes vont alors du rejet total à l’exacerbation de leur attirance sexuelle. “Soit tu vas gommer totalement ta féminité parce que tu refuses d’être d’abord perçue comme une femme. Soit tu te déguises en bimbo. Et entre ces deux extrêmes, il y a toute une palette dans laquelle les femmes peuvent choisir pour qu’elles se sentent bien dans leur peau, pour que leurs vêtements reflètent leur personnalité”, ajoute Mme Lernarduzzi. Elle rejoint ainsi Sophie Heine qui estime que “les femmes doivent essayer de se définir indépendamment des normes sociales sur le féminin. Cela ne veut pas dire qu’elles doivent nécessairement les renier. Mais qu’elles doivent, le plus possible, essayer de choisir les critères qui définissent leur valeur et leur identité.”

Quid des normes masculines ?

Etre soi-même, sans pour autant être jugé, n’est-ce pas là, en réalité, un enjeu qui nous concerne tous, que l’on soit homme ou femme ? A ceux qui, à ce stade du texte, se disent que nous avons totalement oublié les pressions esthétiques qui pèsent également sur la gent masculine, rassurez-vous. Nous y sommes. A ce titre, Mme Vercheval se souvient : “le premier 11 novembre (jour où 8 000 femmes se sont rassemblées à Bruxelles pour exprimer leurs revendications et qui a marqué cette date comme la Journée des femmes en Belgique), une vieille dame s’est levée et a crié ‘Sois beau et tais-toi, sois beau et tais-toi’. Ca, ça ne va pas. Il ne faut pas renvoyer aux hommes les mêmes arguments que certains d’entre-eux nous renvoient.”

Autant l’on a débattu sur les pantalons et les maillots de bain des femmes, autant l’on s’est demandé si les hommes politiques devaient toujours porter une cravatte et un costume dans l’Assemblée nationale. Et, comme le souligne Sophie Heine, “dans le show business, dans les publicités ou le cinéma, on voit de plus en plus d’images d’hommes au corps jeune, beau et musclé.” A la seule différence que “quand un homme se conforme aux clichés plus larges sur le masculin (argent, diplômes, force physique, caractère compétitif, carriériste), cela renforce son indépendance et son autonomie, dans sa vie personnelle, sociale et publique. Ce n’est pas le cas des femmes qui se conforment aux clichés sur le féminin qui sont infériorisants.”

Reste que, comme l’indique Eléonore Lépinard, “les femmes ne sont pas les seules à être pénalisées lorsqu’elles sortent des normes vestimentaires et de respectabilité des classes sociales. On est tous rappelés à notre genre.”


Ce dossier est à lire en intégralité dans notre supplément "Quid" de ce week-end.