Des frites, des tartes aux cerises, des harengs, du fromage de Herve, du pâté gaumais ou des hot-dogs... ils mangent pour devenir les champions de la région et avoir leur heure de gloire. Une photographe a couru les concours de gros mangeurs pendant trois ans. Pour mieux les comprendre. A voir tout le mois à Recyclart à Bruxelles.


Katherine Longly aime les sujets au long cours. Et ceux qui pourraient prêter à dérision. Elle aime surtout l'humain et ça se sent dans ses travaux. Après avoir vécu des week-ends entiers dans des campings de la Côte avec des campeurs qui investissent leur coeur dans leur caravane et bungalow, elle est partie à la rencontre des plus gros mangeurs du pays. Ceux qui s'inscrivent dans des concours à caractère « gastronomique » encore populaires dans les petites communes de Wallonie. Et les voici qui s'alignent pour manger le plus de tartes à la cerise possible dans un temps imparti par exemple ou qui doivent manger un hamburger de 10 étages le plus vite possible...

© Katherine Longly


Qu'est-ce qui vous a donné envie de diriger votre objectif vers ces concours spécifiques ?

Il y a quelques années, mon père m'a demandé de digitaliser les diapos familiales. Je me suis retrouvée devant des photos de moi en surpoids. Ce n'était pas évident de s'y confronter. J'ai pensé à mon rapport à la nourriture, j'étais clairement dans l'excès. Et j'ai eu envie d'aller interroger des gens qui, je pensais, ont aussi un rapport particulier avec l'alimentation : les gros mangeurs des concours.


Cela vous a pris trois ans...

Dont presque un an de recherches parce que ce n'est pas le genre d'infos dont on parle sur le web ! C'est rural souvent, régional, ... J'ai pris contact avec des confréries gastronomiques dont certaines étaient d'ailleurs horrifiées d'être associées à ce genre de concours ! Mais ma source ont été des journalistes de la presse locale. Le problème était que souvent, je trouvais des comptes-rendus de concours et je devais attendre l'année d'après !


Il n'y a pas de dérision mais de l'humour dans votre expo...

La dérision, ce n'est pas mon axe de travail. J'ai aussi une formation d'anthropologue et j'y suis allée avec la volonté de comprendre, pas de juger en me positionnant avec un a priori négatif ou une attitude condescendante par rapport à ces concours où l'on est amené à faire des choses "ridicules" quand on regarde cela froidement de l'extérieur.

Finalement; celle qui est la moins à son avantage dans l'expo, c'est moi : j'ai peint des petits portraits de moi enfant d'après les diapos et les ai mises en rapport avec les photos des concours. Les lunettes, les positions avachies, les cheveux gonflés, la copine toute mince à côté : tout est vrai. Aïe...

© Katherine Longly


Mais alors, pourquoi ces mangeurs mangent-ils ?

Il y a deux types de participants. Ceux qui s'inscrivent une fois pour la rigolade, au concours de leur coin. Certains se rendent compte qu'ils ne sont «pas mauvais » là-dedans et continuent. Il y a aussi ceux qui savent qu'ils ont une bonne fourchette et uiq ont commencé car cela ne leur faisait pas peur. Eux sont fidèles à leur concours, tous les ans, ils s'alignent pour défendre leur titre comme Jean-Loup que j'ai rencontré, le plus grand mangeur de tartes aux cerises de Cornesse. Il a gagné 7 fois.

Pour tous finalement, cela dépasse l'alimentation, c'est surtout l'idée réconfortante d'être bon dans quelque chose, de briller sous les projecteurs à un moment donné, d'être reconnu. D'être un champion.


« Aux USA, on ne peut plus parler de « manger » :

ils ingurgitent les saucisses à la file

et trempent le pain dans du soda

pour l'avaler plus facilement »


Ce n'est pas la nourriture qui est au centre de leur motivation ?

Très majoritairement non. D'ailleurs, j'ai donné des appareils photos jetables à de nombreux champions pour photographier leur repas pendant un mois. J'y ai vu des quantités normales et une alimentation dans la moyenne de ce que peuvent manger les Belges. Et il y a l'ambiance qui accompagne ces concours, la fête dans le village, la fierté des familles, les encouragements, la compétition amicale...

© Katherine Longly


Vous êtes aussi allée au concours renommé mondialement du plus grand mangeur de hot dogs aux USA.

Oui, il fallait que je voie une autre facette de ces concours. Et c'est le jour et la nuit.

En Belgique et dans le Nord de la France, j'ai rencontré des confréries qui défendent un capital gastronomique, un patrimoine culinaire régional. On n'est pas dans un excès « dégoûtant » je dirais. Le concours de maqueux d'saurets à Tergnier consiste à manger un hareng accroché à un fil à pêche, en 26 secondes, c'est fini. Jean-Loup mange 4 tartes aux cerises...

Aux Etats-Unis, à Coney Island (New York), le Nathan’s hot dog eating contest c'est carrément autre chose. C'est un sport, des enjeux financiers pas énormes mais quand même. Il y a une condescendance des organisateurs devant ces personnes qui viennent ingurgiter une quantité effroyable de junk food. Les participants sont tous entraînés. Ils boivent par exemple des litres d'eau pour dilater leur estomac. Et globalement, ils sont tous minces comme des sportifs ! Le gagnant a quand même mangé 69 hot-dogs en 10 minutes... Mais on ne peut plus parler de « manger » : ils ingurgitent les saucisses à la file et trempent le pain dans du soda pour l'avaler plus facilement.

© Katherine Longly


C'est une question d'argent pour ces Américains « gros mangeurs » ?

Pas que ça, on retrouve au fond des similarités : la fierté d'être reconnu dans une activité, de pouvoir montrer son habileté et avoir son quart d'heure de gloire. Le blog d'une participante (toute jolie et toute mince!) s'ouvre sur cette phrase : « Because everybody is good at something ». Alors pourquoi pas essayer d'exceller dans ce type de concours ?


EN PRATIQUE

Exposition du 30 octobre au 24 novembre. A voir au RECYCLART – Petite galerie et cafétéria. Gare Bruxelles-Chapelle - 25, Rue des Ursulines - 1000 Bruxelles. Vernissage le jeudi 29 octobre à 19 heures. Ouvert du mardi au vendredi de 11 à 17 heures et le dimanche de 15 à 18 heures. Visite commentée chaque dimanche à 16 heures. Ouvert également de 20h30 à 22h le 3 novembre et de 23h à 1h30 les 30 octobre, 13 et 20 novembre.

www.katherine-longly.net