Magazine Marquer un but devant des milliers de supporters, braquer une banque, plaquer son boulot pour vivre de sa passion, être sauvée des griffes d’un méchant par un super-héros… Qui ne s’est jamais projeté dans la vie d’un(e) autre ? Que ce soit au travers du cinéma, de la littérature, d’exploits sportifs, de people ou de jeux vidéos, nous vivons tous un peu (ou beaucoup) notre vie par procuration.

S'endormir, le sourire béat et le cœur léger, en revivant les moments forts de cette série-télé un peu guimauve certes, mais qu’on ne manquerait pour rien au monde  : leurs premiers regards, leur premier rendez-vous, leur premier baiser – sur le pas d’une porte avec une fine pluie (Oh  ! So romantic  !…. Et kitch aussi, on le confesse), leur première étreinte. Et cette sensation si agréable et apaisante de quitter pour quelques instants notre monde, souvent trop stressant, rigide, et aseptisé.

Alors, c’est grave docteur, si je me sens bien, voire mieux, en me projetant dans la vie d’un(e) autre  ?

“C’est constitutif de l’être humain que de vouloir être autre que soi, de se projeter hors de soi”, rassure Mark Hunyadi, philosophe et éthicien (UCL). On se projette bien sûr dans le temps, en construisant des projets d’avenir professionnel et personnel, mais “on se projette aussi hors de soi dans l’idéal  : on forge notre identité en se référant à quelqu’un d’autre.”

De l’imaginaire en veux-tu en voilà

N’ayez crainte, “cette projection de soi est essentielle à notre subjectivation, c’est-à-dire au fait de devenir un sujet, un individu”, poursuit le philosophe. “Donc, il est tout à fait normal – jusqu’à un certain point – qu’entre soi et soi s’immisce l’image de quelqu’un d’autre, d’un tiers. Il est même important de noter que c’est le contraire qui est pathologique.”

Et les moyens pour “s’échapper” de son moi foisonnent  : cinéma, télévision, littérature, télé-réalité, blogs sur You Tube, jeux vidéo (lire pages 6-7)... “Actuellement, il y a une multiplication des supports de l’imaginaire, c’est-à-dire qu’il y en a de plus en plus”, constate Mark Hunyadi, “mais aussi une massification   : ils concernent de plus en plus de gens en même temps”. Exemples  ? Les “vlogs” (contraction de “vidéo” et de “blog”), où des gens filment leur vie au quotidien, postent leurs vidéos sur You Tube et sont suivis par des milliers de fans (Sam&Nia, les Shaytard, Casey Neistat,…). Ou les blogs, à l’image de celui de la jeune Française Enjoy Phoenix qui dispense à coups de “tutos” des conseils de beauté, lui valant plus de 550 000 followers…

JR, Brandon et Brenda

Quels sont les effets de ces nouveaux supports  ? Mark Hunyadi en identifie deux. Primo, “ces supports conduisent à une certaine forme de standardisation des comportements  : ce sont des images qui s’imposent.” Cette standardisation implique que l’“on se représente le comportement de tel ou tel “héros” comme étant normal”, continue le philosophe. “Par exemple, je suis sûr que JR (NdlR  : le méchant dans “Dallas”) a beaucoup influencé dans ce qui est la mentalité néo-libérale d’aujourd’hui”. Plus léger, on se rappellera la vague des Brandon, Brenda et Dylan “nés” du succès de la série télé des années 90 “Beverly Hills 90210”.

Secundo, se pose la question des idéaux façonnés par le marché. “Si l’on prend les vidéos, le but est d’avoir un public. La preuve  ? Elles sont quantifiées en “like” (NdlR  : “j’aime”), en nombre d’“amis” ou en followers”. Conséquence  ? “Les représentations, en particulier à l’adresse des jeunes, sont façonnées par le marché. On donne certaines images du bonheur; de la souffrance; de la vie sociale, familiale, amoureuse; un certain goût du bien-être; des modes de consommation, etc.”

Le phénomène des avatars

Parmi tous ces vecteurs au travers desquels on peut vivre sa vie par procuration, Mark Hunyadi pointe comme “phénomène le plus intéressant” les avatars, ces personnages virtuels que l’on choisit pour se représenter graphiquement dans un jeu électronique ou un lieu virtuel de rencontre.

“L’avatar est construit par le joueur – souvent des adolescents –, il est soumis à son désir et est contrôlé par lui. Par conséquent, le joueur s’en approprie les caractéristiques et s’aligne sur cet idéal. Il existe virtuellement et il accomplit des performances qui dépassent largement tout ce qu’il pourrait faire dans la vie réelle. Là, on est vraiment dans la vie par procuration. D’ailleurs, cela va souvent de paire avec des phénomènes d’isolement, de retrait de la vie sociale et familiale.”

Ce “phénomène” est-il typique de notre société du XXIe siècle  ? “Oui. La réalité n’est pas joyeuse. Elle est pleine de déboires, surtout pour les adolescents. La réalité est disqualifiante pour eux”, analyse le philosophe. “A travers ces avatars, ils ont le moyen, facile et immédiat, de doper leur moi”. Il conclut  : “Ce que les ados recherchent avec ces avatars, c’est au fond ce que promeut la société  : la réussite, la culture de l’évaluation, la performance. L’idéal que notre société leur propose, ces jeunes le réalise virtuellement”.


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