Plus, toujours plus

Quel regard portons-nous sur l’enfance ? Au plus vite bébé tiendra sa cuillère, fera ses premiers pas, dira ses premiers mots, plus il fera l’admiration de l’entourage. Comme si précocité rimait avec bien-être de l’enfant et éducation idéale de la part des parents…

Plus, toujours plus
©Jean-Luc Flémal
Diane Drory

Quel regard portons-nous sur l’enfance ? Au plus vite bébé tiendra sa cuillère, fera ses premiers pas, dira ses premiers mots, plus il fera l’admiration de l’entourage. Comme si précocité rimait avec bien-être de l’enfant et éducation idéale de la part des parents…

L’enfant d’aujourd’hui est rarement un enfant du hasard : il est désiré, programmé, attendu et la valeur essentielle à lui offrir sera de l’amour, afin que de son désir parfaitement comblé, il comble ses parents. Le mot « combler » est devenu un signifiant clé : afin que son épanouissement soit complet, rien ne doit manquer à l’enfant. C’est l’avis d’Anne : « Avec ma fille, je suis comblée. C’est merveilleux, à quatre ans elle veut déjà tout connaître, tout savoir, aussi je veille à lui donner toutes ses chances dans tous les domaines. Le lundi, après l’école, elle va à son cours de musique, c’est important de développer son oreille musicale et son sens du rythme. Le mercredi après-midi elle suit un petit cours d’anglais, question de déjà l’initier à un autre vocabulaire. Elle a soif d’apprendre. De là, elle va à son cours de tennis. Le sport, c’est l’harmonie du corps n’est-ce pas ? Le samedi, danse le matin – cela favorisera sûrement sa motricité – et l’après-midi un atelier de dessin lui permet de s’ouvrir à la créativité. Je veux qu’elle puisse s’exprimer, c’est important pour sa confiance en elle. Le dimanche, elle se distrait chez les baladins, elle est la plus petite mais pour son ouverture sociale c’est une chance. Ma mère trouve que j’en fais trop. Pour ma part, j’estime qu’il faut, pour donner à nos enfants la chance d’être les meilleurs, profiter de tout ce que nous offre actuellement la société… »

Le manque de temps intime

L’agenda de Premier Ministre de cette petite n’incite-t-il pas à réfléchir ? Que signifie cette tendance actuelle à sur-occuper les enfants, à les super-développer dès le berceau ? Serait-ce la raison de cette soudaine vague déferlante d’enfants dits « surdoués » ou « à haut potentiel » ? Tous ces enfants « tellement intelligents », qui en « savent » tellement sur tout, qui sont « si » doués, mais qui parfois en grandissant se sentent dévorés par l’angoisse d’échec ou blessés par les difficultés relationnelles avec leurs pairs voire avec eux-mêmes, se qualifiant de « nuls » parce que ne maîtrisant pas « tout ». Leur a manqué, sans doute, ce temps intime durant lequel l’enfant s’occupe, bricole, chipote, chantonne, se raconte en jouant seul ou avec d’autres enfants, ces moments bénis permettant de revivre, de retraverser, de s’approprier la réalité de la vie avec ses moments heureux et d’autres plus difficiles, moments d’active relâche permettant aux capacités cognitives, perceptives et intellectuelles de trouver leur cohérence aux travers du senti, du pensé, de l’éprouvé sous toutes ses formes.

« Nous avons mis un stop à la profusion d’occupations diverses de nos enfants. Une activité par enfant nous semble maintenant suffisante. Avant, il n’y avait plus moyen d’avoir une fin de semaine tous ensemble, la famille était comme sans cesse cassée. Nous estimons aussi qu’il est bon de prendre du temps en famille élargie afin que cousins et cousines, jouant ensemble, tissent des liens, se constituent un bagage de souvenirs, se sentent faire partie d’un clan. » Certaines familles pensent donc à réintroduire du temps pour musarder, temps béni qui permet rêveries et réflexions personnelles solitaires ou partagées. Moments de détente, laissant l’esprit voguer au gré de ses intuitions, de son rythme propre, huilant l’engrenage du temps. Oui, mais alors s’entrouvre aussi du temps pendant lequel l’enfant s’ennuie…

L’ennui laisse libre cours à la vie intérieure

« Je ne supporte pas que ma fille tourne en rond et me dise qu’elle s’ennuie. Je me sens alors coupable de ne pas bien m’en occuper. De lui faire perdre un temps précieux d’enfance pendant lequel elle pourrait apprendre ou expérimenter quelque chose. Alors je m’efforce de jouer avec elle ou de lui trouver une activité. »

Et pourtant… S’ennuyer permet de s’aventurer dans « l’aire de l’informe », d’affronter la vacuité que ne supporte pas celui qui fuit la solitude, qui ne sait pas vivre avec lui-même, qui court d’occupation en occupation ou se jette dans l’usage compulsif d’un jeu ou d’une activité. Que se passe-t-il quand il ne se passe rien ? Et bien justement ça… rien. Et ce rien nous permet de penser le monde et la place que nous y prenons. Chacun est libre de lui donner la forme qu’il veut, d’y voir ce qu’il veut. D’y jouer et d’en jouer dans son esprit comme il l’entend. Mais pour cela il faut recevoir le temps « d’imaginer ».

Recevoir du temps pour penser l’inadéquation, accepter la faiblesse, se laisser surprendre par l’erreur, imaginer comment surmonter les obstacles sont des outils utiles permettant à l’enfant de construire sa beauté intérieure, d’accéder au meilleur de lui-même.