Azzedine Alaïa: l’homme qui sculpte les femmes

Pour la seconde fois, le Groninger Museum donne à voir une ample rétrospective consacrée au couturier Azzedine Alaïa. La première avait eu lieu en 1997.

Azzedine Alaïa: l’homme qui sculpte les femmes
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Aurore Vaucelle

Pour la seconde fois, le Groninger Museum donne à voir une ample rétrospective consacrée au couturier Azzedine Alaïa. La première avait eu lieu en 1997. Déjà, à l’époque, Mark Wilson, curateur du musée néerlandais, parallélépipède massif posé au milieu des Pays-Bas - " quelque peu à l’écart des sentiers battus ", selon ses propres mots - avait laissé carte blanche au couturier tunisien. Les expos suivantes, au Guggenheim en 2000 et au CAPC de Bordeaux, avait perpétué cette ambition de faire dialoguer les silhouettes d’Alaïa avec les œuvres plastiques qu’il chérit.

Pourquoi donc cette seconde rétrospective à Groningen ? Selon Mark Wilson, il y a presque urgence à montrer ce qu’est, pour lui, le dernier des grands couturiers. Et il n’a pas du tout tort. Azzedine Alaïa est encore l’un des créateurs à pouvoir arracher surprise et engouement au plus grand nombre. Et pour une raison certaine, il sculpte les corps des femmes plus qu’il ne les habille. Coupe, coud, ajuste tout avec la précision d’un dieu fabriquant sa créature. Et le public est médusé, car les robes d’Alaïa hypnotisent - pas besoin d’être fashionista pour ça ! Pour tout dire, c’est l’idée que l’on se fait d’une femme dans une robe Alaïa qui fait son succès. Même si la robe qu’il crée est une petite révolution en soi, tant il maitrise les techniques pour tordre, ajourer, ajuster les parcelles de matière sur le buste féminin. In fine , le couturier a tout compris du beau sexe et travaille à sa mise en valeur perpétuelle, une démarche pour le moins intéressante, et pas si fréquente.

L’homme en question, Azzedine A., n’est pas si connu du grand public et pour cause, il ne s’est jamais conformé aux calendriers des collections automne-hiver, printemps-été. Et puis, ses robes sont comme des œuvres d’art et ne se bradent jamais sur le marché du prêt-à-porter, donc difficile d’y d’accéder. Il s’inscrit, par ailleurs, dans une dynamique de formes plus qu’une mode ou une époque, ce qui n’est pas si surprenant quand on apprend que ses influences premières ont été des créateurs conceptuels tels que Balenciaga, Madame Grès ou Madeleine Vionnet - trois personnages qui ont tenu une réflexion sur la forme du vêtement et son dialogue avec la femme. Alaïa, en ce sens, sort du rang, mais cela fait longtemps qu’il est sorti du chemin tout tracé. Avec une étrange facilité, l’artiste qu’il est a toujours creusé son propre sillage.

Il grandit en Tunisie dans les années quarante. A cette époque, il ne s’imagine pas devenir la coqueluche du milieu de la mode. Pour lors, il travaille chez une couturière de son quartier, avec sa sœur, pour se payer du papier, des fusains. Au commissariat où son père travaille, il récupère les photos d’identité dans la corbeille à papier et se fabrique un trombinoscope varié, " le tout Tunis chez moi ", comme il se plaît à le raconter à Stéphanie Seymour, son mannequin égérie, qui l’a interviewé sur son parcours à l’occasion de l’expo.

Par hasard, il rencontre Madame Pinot qui l’inscrit au Beaux-Arts, à Paris, puis une amie, Leila, dont la mère a des contacts avec les clients de Christian Dior, qui l’initie au milieu de l’aristocratie parisienne de l’époque, tenante des codes de l’élégance. A Paris, à la fin des fifties, Azzedine coud des étiquettes pendant cinq jours chez Dior. Puis s’en va. Epaulé de puissantes protectrices dont Simone Zehrfuss et les dames de Rothschild, il fabrique de coquets tailleurs à qui le loge, avant de pouvoir planter son enseigne dans le paysage parisien, d’abord rue de Bellechasse, dans une micro maison, où " il y avait des machines à coudre partout, dans la salle de bain, dans la cuisine ".

Depuis cette époque, il a bouleversé plus d’une femme, a habillé Greta Garbo " de pantalons à la garçonne ", a retouché un millier de robes sur les plus belles femmes du monde, de Naomi Campbell à Michelle Obama, a même offert un manteau à Arletty - " et depuis ce jour-là, on ne me parlait plus que de mon paletot ", raconta-t-elle -, a ouvert une fondation afin de promouvoir le métier de couturier auprès de la jeune génération, a sauvé les archives de la maison Balenciaga, a ouvert une galerie pour jeunes artistes en devenir. Et a pris le temps d’inviter à sa table le monde de la mode mais pas seulement, pour continuer à provoquer des rencontres. Car ce sont les rencontres, il en est persuadé, qui ont fait Alaïa. " Je me réjouis plus de mes amis que de mon travail, dit-il pour conclure, c’est la seule chose dont je sois sûr ."

Au final, le couturier Alaïa partage son savoir-faire avec les artistes de la sculpture. L’homme, qui a étudié cet art aux Beaux-Arts de Tunis - et ce n’est pas un hasard -, est devenu le sculpteur préféré de ces dames, sachant comment faire vibrer leur silhouette. On ne s’étonne pas d’apprendre qu’Alaïa ne dessine jamais des créations, il les modèle, directement, comme un sculpteur "enrobe" l’argile et lui insuffle vie. Pygmalion n’est plus seul dans sa discipline. Alaïa est juste à côté de lui.


"Alaïa, Azzedine Alaïa au XXIe siècle", au Groninger Museum, à Groningen (Pays-Bas), jusqu’au 6 mail 2012. Infos sur www.groningermuseum.nl. Très beau catalogue d’expo aux éditions Bai Publishers.

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