Anouchka est la bienveillance éclairée. Dans une époque qui oblige à cacher à demi son visage derrière une barrière de tissu, elle sourit et on le voit, à travers son masque en soie dégoté sur internet. Anouchka, c’est dit, ne se départira pas de sa bonne humeur malgré ce nouveau monde aux sourires cachés, dans lequel on évolue depuis quelques semaines.

Cela fait quinze ans qu’elle a pris le parti des pinceaux, ayant compris dans les premiers temps de sa carrière de mannequin – elle a défilé pour Rodier ou Balenciaga –, la puissance du maquillage. Celui qui, sans être dans le spectaculaire, révèle un visage, tout à coup plus lumineux. Un visage moins enclin à faire grise mine, puisque la femme qui se sait joliment maquillée peut affronter le monde du dehors avec, peut-être, un peu plus de sérénité.

En compagnie d’Anouchka, et alors qu’elle faisait de nous son cobaye consentant pour la démo de cohabitation entre masque et maquillage, on est revenu sur l’image que les femmes portent sur elles-mêmes. On a listé de ces outils qu’elles peuvent déployer en ces temps “covidés”. Hors de question que le contexte ne camoufle les identités, ni n’altère les regards échangés.

© DAVID PIAS

Selon vous, maquiller a quel rôle à notre époque ?

Ce que j’adore, c’est ce pouvoir de mettre les autres femmes en valeur alors qu’elles ignorent elles-mêmes comment faire. Quelques coups de pinceaux, et on met un visage en lumière. Et si j’ai fait un peu de maquillage dans le milieu du théâtre, je me suis rendu compte que ce que j’aimais, c’était les “maquillages à vivre”.

Regarder les autres pour les maquiller, c’est aussi poser un regard de sociologue sur la société. Comment les femmes souhaitent-elles se montrer aux autres ?

Nous sommes définitivement dans une société d’images. Avec les réseaux sociaux et smartphones, nous transmettons nos émotions par le texte autant que par l’image, ce qui nous, aussi, oblige à nous regarder mieux.

Quel est le rapport des femmes à leur image et, par extension, au maquillage ?

J’ai constaté que les jeunes filles sont bien plus habilitées à se maquiller elles-mêmes, que les femmes entre 35 et 75 ans. Elles ont dû se mettre à faire quelque chose qu’elles n’avaient pas prévu de faire jusque-là. Mais beaucoup d’entre elles ont compris l’avantage de faire un effort concernant leur image, pour favoriser leurs relations. Pour une photo Linked In ou un appel sur Zoom, de nombreuses femmes qui évoluent dans le monde du business soignent désormais leur présentation. Mais s’arranger n’est pas qu’une réponse à la société, les femmes peuvent se sentir ainsi tout simplement plus à leur avantage. Néanmoins, j’insiste : tout cela doit rester un jeu. La gestion de son image ne doit pas devenir un challenge oppressant, et on ne doit pas se maquiller tous les jours, bien sûr.

Des femmes entrent dans l’excès inverse et n’acceptent pas de se voir au naturel…

…Ou n’aiment pas se voir sans leurs mauvaises habitudes. Il arrive que des femmes aient des réflexes de maquillage qui, sans qu’elles ne s’en rendent compte, valorisent les points faibles de leur physionomie. Par exemple, mettre un trait de khôl sous un œil, quand on a un creux de cernes – ce qui renforce la cerne. Ou encore quand on veut paraître bronzée, et qu’on force sur la terracotta, qui souligne les rides !

Il existe une grande violence dans le diktat de l’image de soi ultra-maîtrisée.

Là où il y a une vraie violence, selon moi, c’est que l’on n’est pas tous égaux dans le physique. Donc on doit tous être relax et avenants avec l’autre. Ensuite, chacun choisit de se présenter comme il l’entend. Il s’agit du soin de soi. Et chacun apporte au soin de soi l’intensité qu’il souhaite.

Anouchka, les femmes de 2020 s’aiment bien ?

Globalement oui. Bien sûr, elles ne sont pas indulgentes avec elles-mêmes. Elles parlent des d’abord du négatif les concernant. En conversant, elles découvrent des choses auxquelles elles n’avaient pas prêté attention. Ce que je trouve dommage, ce sont celles qui s’en fichent, en pensant que c’est peine perdue.

Avoir une bonne tête dans un temps qui prône le port du masque, c’est possible ?

Tout va se passer pour la gestuelle du corps et le regard. Et d’abord, on ne commet pas l’erreur de réduire son maquillage à trois fois rien car on s’en fiche sous le masque, car, heureusement, il y a plusieurs endroits où l’on peut retirer ce masque. On garde le moral en dessous, car une vie avec un masque, c’est une vie amputée de quelque chose. On ne peut restituer toute cette connexion qu’on veut avoir avec les autres que par la mise en valeur du regard.