Ce vendredi, à Bozar, s’ouvre une expo consacrée à la mode belge et à son succès international. Un succès d’autant plus retentissant qu’il n’était pas évident, dans un pays où la culture de mode est récente. En compagnie de Didier Vervaeren, curateur de l’expo, on essaie de répondre à notre question. En quatre temps.

Voici quelque chose d’inattendu, c’est bien l’expo qui s’ouvre ce jour au palais des Beaux-Arts, une expo consacrée à la mode belge. Inattendue, d’abord parce que c’est la première en son genre, mais aussi ambitieuse - elle est le résultat d’une collaboration entre le centre de mode bruxellois, le MAD, et l’institution Bozar. La dernière fois que l’on avait parlé de mode à Bruxelles, c’était au Cinquantenaire en 1993 (NdlR "Les années 80, l’essor de la mode belge").

Inattendue aussi parce qu’en fait, personne n’aurait pu prévoir l’essor fabuleux de cette mode du plat pays à l’international. Et ce n’est pas chauvin de parler de succès mondial : près de 15 défilés sur 100 à la Semaine de la mode parisienne sont "Made in plat pays"; Raf Simons brille au firmament de Dior (un film sort ces jours-ci à ce sujet)… Les Belges ont littéralement colonisé de leur talent - teinté de belgitude - un des plus grands business mondiaux.

Les "six d’Anvers", mais pas que

En début de semaine, alors que l’expo est en train de se monter morceau par morceau, Didier Vervaeren, curateur de l’exposition, par ailleurs directeur artistique du MAD, nous propose une visite guidée, tout en précisant d’emblée que l’on n’entre pas ici dans un catalogue raisonné de la mode belge. " C’est n’est pas non plus une expo livre d’histoire. Il est question de montrer au grand public ceux qui ont inventé puis incarné la mode belge. La mode belge, c’est un peu comme la Belgique, c’est un quelque chose d’inventé de toutes pièces, qui n’existait pas ." Car si la Belgique a toujours eu une tradition textile (dans les Flandres surtout), elle n’avait pas de tradition de mode. La deuxième moitié du XXe siècle a pourtant prouvé le contraire. Articulé autour du succès retentissant des "six d’Anvers" en 1986, l’expo prouve que le talent de la mode belge est multiple, toujours amusé, et même visionnaire.

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La mode belge, ce n’est pas que de la mode

Les créateurs belges le prouvent, on peut faire du vêtement sans passer par le développement commercial et marketing. Et les exemples fusent. Walter Van Beirendonck a imaginé des costumes sapins (hyper rigolos) pour l’Opéra de Paris; Jean-Paul Lespagnard a dessiné, quant à lui, pour Charleroi-Danses. A l’occasion de l’anniversaire de Van Dyck, Marina Yee, ancienne des “six d’Anvers”, avait refait les manches des personnages de la peinture flamande.
Et cette anecdote pour la fin : un jour, la designer Ann Demeulemeester reçoit un coup de téléphone : “Madame, je voudrais que vous fassiez une robe pour ma chérie.” C’était le curé de son village, et sa chérie, c’était la Vierge Marie. Pour la statue de l’église, Ann Demeulemeester a réinventé une robe de sa collection avec un collier de plumes, robe exposée à une croix au palais des Beaux-Arts.


La mode belge est en fait internationale

Regarder la mode belge aujourd’hui, c’est aussi dépasser les frontières du pays. Les Belges sont à la tête de maisons importantes du marché de la mode : Raf Simons dessine la femme Dior, Kris Van Assche dessine l’homme Dior. Olivier Theyskens, ancien de La Cambre, est devenu, un temps, le directeur artistique de Rochas, après avoir dessiné une “robe agrafes” pour Madonna. La designer bruxelloise Carine Gilson a dessiné les vêtements du James Bond “Skyfall”. Et si l’on veut parler d’un succès grand public, rappelons que la maison Margiela a dessiné une collection capsule pour le géant mondial H&M.

Il ne faudrait non plus pas oublier que les studios des grandes maisons sont bourrés d’étudiants qui sortent d’écoles belges. “On est recherché pour cette identité. C’est certainement dû à la formation d’ici, ou alors à l’esprit têtu… Mais vous le savez aussi, puisque vous vivez ici.”

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La mode belge est un labo

Les écoles de mode en Belgique, comme en Angleterre, sont particulières, ce sont d’abord des écoles d’art. On y apprend la mode comme on apprend le graphisme ou la sculpture, ce qui sera décisif ensuite dans la manière de voir le volume, le travail fini . Ces labos d’idées sont déterminants pour le futur. Prenons l’exemple de Cristophe Beaufays, qui a montré sa collection devant Jean-Paul Gaultier, qui était alors juré au défilé de La Cambre. Tout de suite après, Gaultier l’a engagé.”

On a parfois pu faire le reproche aux écoles belges de ne pas assez préparer le futur designer à l’aspect mercantile du travail de la mode.  “ Sur les 20 ou 25 élèves qui entrent en première année, peut-être 2 ou 5 étudiants sortent diplômés. De ce point de vue là, les écoles jouent, selon moi, l’honnêteté; il faut d’abord avoir un bon produit à vendre, avant de le vendre .”

(A noter, ces vendredi et samedi, La Cambre donne son défilé de fin d’année, aux Halles de Schaerbeek – on en parle lundi dans “La Libre”.)


La mode belge, c’est le futur

Déjà, à la fin des années 80, le designer Martin Margiela avait travaillé le recyclage dans la mode, par souci de moyen… Et ce, à l’époque où tout le monde portait des tenues foisonnantes à épaulettes. Mais le futur de la mode, ce n’est pas que le luxe. Regardez le travail de Bruno Pieters : dans ses collections, il cherche la totale transparence. On sait tout d’un vêtement “Honest By”, par Pieters : le coût du bouton, du fil, d’où vient le tissu, où a été fait le vêtement. Vous apprenez combien a coûté l’habit, mais aussi la valeur de l’acte de création… ” Dans un autre registre, il y a le travail de Jan-Jan Van Essche. Il récupère tout ce qui est tombé au sol dans son atelier puis retisse les rebuts dans un plus grand métrage pour faire de cette récup’ des vêtements neufs.


A ne pas manquer

Le chapeau moule d’Elvis Pompilio : C’est un peu comme le sac Delvaux qui porte sur lui l’inscription : “Ceci n’est pas un Delvaux”. L’humour belge ne cesse d’irriguer la création du plat pays. N.B. : le chapeau moule se porte les mois en “R”, évidemment, mais pas seulement.

La fausse salopette de Dirk van Saene : Il est l’un des “Six d’Anvers”, il est connu, comme Walter Van Beirendonck pour son humour de modeux. Son truc à lui ? Le trompe-l’œil. Ici, c’est une salopette qui est dessinée sur le corps, histoire d’avoir la tenue du travailleur, mais juste pour de faux.

Les bottes en diamants des A-F Vandevorst : Les bottes les plus chères du monde, d’une valeur de 2,4 millions d’euros ! ( photo ). En imaginant ces bottes à brillants, le duo anversois montrait son attachement à l’histoire d’Anvers et ses diamantaires.

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--> "Les Belges, une histoire de mode inattendue", au palais de Beaux-Arts de Bruxelles, jusqu’au 13 septembre. Infos : www.bozar.be.

--> A l’occasion, sort aux éditions Lanoo un ouvrage panorama de la mode belge, 248 pp., 45 € env.