Ne vous attendez pas à des révélations fracassantes, du graveleux, du sensationnel : ce n’est pas le genre de Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde. Dans cette première biographie consacrée à celui qu’à la suite du microcosme de la mode elle nomme "Kaizer Karl" – il était l’Empereur quand Saint-Laurent était le Roi –, la journaliste a choisi de remonter aux origines et de tenter de comprendre l’homme avant qu’il devienne une légende, un mythe construit de toutes pièces et par les propres mains de l’intéressé.

Car c’est aussi de cela qu’il s’agit ici : détricoter le tissu de mensonges et de petits arrangements avec la réalité, que Karl Otto Lagerfeld, né le 10 septembre 1933 à Hambourg et mort le 19 février 2019 à Neuilly-sur-Seine a savamment cousu tout au long de sa vie.

Et, pour le coup, le travail de Raphaëlle Bacqué est remarquable car, enfin, quelques mois après la mort du couturier, les langues se délient… un peu. Pour le reste, les extraits des innombrables interviews qu’il a accordées viennent souligner les propos de l’auteur et sont, sans doute, – et comme toujours avec lui – les plus savoureux.

Mais commençons par les débuts et cette enfance allemande, dans un pays en guerre. De ces années-là, ces années noires, Lagerfeld semble n’avoir gardé que des souvenirs très parcellaires. Fils de bonne famille, rêveur et solitaire, il passe ses jeunes années à dessiner, semblant ne manquer de rien quand les bombes pleuvent. Son père a-t-il dû montrer patte blanche auprès du régime nazi pour continuer à exercer ses activités entre 40 et 45 ? Sans doute, mais Karl n’en parle pas. Jamais. En revanche, il entretiendra avec ses mères les plus cordiales relations, l’accueillant jusqu’à sa mort dans son château en Bretagne. Mais Elisabeth à peine en terre, il va en redessiner la légende. Il gomme par exemple quatre ans à son acte de naissance et affirme être arrivé avec elle à Paris à 14 ans à peine. Faux. Toute la suite sera du même acabit, Lagerfeld préférant à la réalité une chimère qui l’arrange et construit sa légende.

Irrésistible ascension

Raphaëlle Bacqué raconte ensuite l’irrésistible ascension d’un travailleur forcené, qui va prêter son talent à de multiples maisons de couture, toujours au coude-à-coude avec un certain YSL, qui va accéder bien avant lui à la gloire. Elle évoque aussi, témoignages des protagonistes à l’appui, ces folles nuits des années 70 et 80, où tous les excès étaient possibles. Mais rappelle, sans cesse, que de toute cette débauche, Lagerfeld n’était qu’un spectateur, lui qui ne buvait pas d’alcool et ne touchait pas aux drogues. Comme s’il goûtait par procuration aux plaisirs défendus.

Au fond, ce qui ressort plus que tout de ce Kaizer Karl, c’est que cet empereur-là était un homme bien solitaire, exigeant (la “répudiation” d’Ines de la Fressange est, à ce titre, éloquente), généreux quand il aimait mais d’une sécheresse absolue quand vous tombiez en disgrâce. Le seul qu’il n’eût jamais condamné fut, sans doute Jacques de Bascher, l’amour de sa vie, mort du sida en 1989, celui qui partageait tout, sauf son lit. Mais là non plus, on n’en saura pas plus : Lagerfeld a emmené dans sa tombe le mystère de sa sexualité.

Isabelle Monnart

Raphaëlle Bacqué, Kaizer Karl, Albin Michel
Kaizer Karl, Albin Michel © D.R.