Rencontre à Kinshasa

Télévision en sourdine et monceaux de tissus sur les tables, dans l’atelier "Mama Leki", l’atmosphère est plutôt studieuse. Dans la pièce, petite mais bien aérée, dix machines trônent devant lesquelles s’affairent une majorité de femmes. Ici, on confectionne quelques chemises pour hommes, mais principalement des vêtements pour les mamans et les enfants. Des vêtements de tous les jours, bien sûr, mais aussi des tenues de fête (mariages, baptêmes, communions, remises de prix et diplômes). Quinze personnes s’activent dans l’atelier, dont deux hommes ; l’un est surfileur et responsable des achats, l’autre est brodeur.

"Je travaillais à la maison depuis 1994. J’ai d’abord cherché une maison à louer, en 1999, puis j’ai pu acheter celle-ci en 2005. Quand la clientèle a augmenté, j’ai écrit sur la porte que nous cherchions des couturiers ou couturières. Je me suis décidée à travailler avec les personnes qui souffrent et sont exclues. J’ai pris cette décision parce que moi-même je suis infirme et que les personnes handicapées sont souvent mal considérées au Congo."

Handicapée depuis l’âge de 5 ans où elle a contracté la polio, Eugénie Kabeya est assistée par la souriante Marie-Claire Katondi, infirme depuis l’âge de 2 ans et demi, également victime de la polio, qui s’occupe de la communication de l’atelier. "Les gens viennent ici pour choisir les modèles et faire les essayages, mais j’espère un jour avoir une boutique où montrer mon travail." En attendant, Maman Eugénie tient un book avec les photos des modèles déjà réalisés.

Son talent n’est toutefois pas resté longtemps ignoré. Le 22 mai, quelques jours avant notre visite dans son atelier, elle venait de recevoir le diplôme d’excellence du Comité "Bibi wa Congo", une agence de mannequins qui a réalisé un vaste sondage, en octobre dernier, parmi les travaux réalisés par des dizaines de femmes à travers la ville. Couronnée "meilleure styliste de l’édition 2010", le trophée est venu rejoindre sur l’étagère... celui déjà obtenu l’année précédente. Et, en janvier, Eugénie Kabeya s’est vue remettre le trophée de "la promotion de la femme handicapée" par le ministère des Affaires sociales.

Car la confection n’est pas la seule activité d’Eugénie Kabeya. Trois fois par semaine, des "personnes avec handicap", comme elle dit, viennent dans son atelier pour apprendre gratuitement à coudre. La formation dure plus ou moins douze mois, en fonction du niveau de chacun(e). Cela fait six ans qu’Eugénie accueille ainsi d’autres personnes handicapées chez elle, mais, en six ans, six seulement ont terminé la formation. "Certaines abandonnent parce qu’elles ont dû déménager, ou à cause de problèmes de santé ou de prothèses. Parfois à cause de l’impatience aussi. Avec cette formation nous luttons contre la pauvreté, insiste Marie-Claire Katondi, car cela permet à chacun d’être en mesure de s’assumer et de ne plus vivre dans la rue. Le problème vient aussi du fait que les fauteuils roulants sont fabriqués à l’étranger et coûtent très cher. Ici, on ne fabrique que des tricycles avec pédalier à mains qui coûtent déjà dans les 400 dollars. Le plus souvent, on cherche donc des donateurs..."

Le rêve d’Eugénie serait qu’au terme de la formation, elle soit en mesure d’offrir une machine à coudre, deux paires de ciseaux et quelques coupons de tissus à chaque personne formée, afin qu’elles puissent se lancer dans le métier. "Car le problème, c’est que nous ne pouvons pas engager tout le monde au sortir de la formation. Ce serait bien qu’elles puissent travailler chez elles, ce qui réduirait en plus les problèmes de déplacement" dans les rues cabossées de Kin particulièrement difficiles à aborder lorsqu’on est en chaise roulante.

"On avait demandé un subside à l’ambassade de Belgique, pour lancer ce projet, mais nous n’avons pas obtenu de réponse à ce jour. C’est la politique d’encadrement que nous voudrions développer. On voudrait aussi que les femmes qui viennent ici puissent apprendre à lire et à écrire car beaucoup ne sont pas scolarisées." Il existe d’autres structures de ce type dans la commune de Bandal, où l’on pratique la céramique et la confection à base de perles (sacs, etc.)

L’atelier d’Eugénie fait partie de l’Association des centres professionnels pour personnes avec handicap de l’Afrique centrale (Achac). Des rencontres et séminaires y sont organisés deux fois par an afin de soutenir et faire connaître leurs actions.

"Dans l’atelier, il y en a dix qui travaillent vraiment bien, précise-t-elle. Celles-là peuvent réaliser deux ou trois pièces par jour, selon les modèles, filage et brodage compris." Eugénie, elle, se charge de la coupe. Son atelier est ouvert du mardi au samedi de 9h à 18h. "Le lundi, c’est fermé car c’est le jour des achats." Un horaire, gage de sérieux, qui a permis à Eugénie de s’imposer bien au-delà de son quartier. "Le jour de la remise du trophée, ils voulaient qu’on passe à la télé mais on n’avait pas prévu le budget" confie Eugénie Kabeya, dépitée. C’est vrai qu’ici, même l’annonce des bonnes nouvelles se monnaie.