Envoyée spéciale à Paris

Lors de l’Ethical Fashion Show de la saison passée, en septembre dernier, nous avions assisté à une conférence qui traitait des rapports possibles entre luxe et solidarité. La rencontre entre ces deux mondes ne semblait pas évidente, à proprement parler. Cependant, les interlocuteurs en présence avaient tous à y gagner, c’était une façon pour eux d’être poussés en avant les uns par les autres, de modifier leur image marketing, fer de lance de la consommation mode - qu’elle soit éthique ou non.

L’histoire de Delphine Kohler et de son association "Les Filles du Facteur" avait retenu notre attention. D’abord contactée par Monoprix pour réaliser des tissus pour la maison dans le cadre d’une semaine dédiée au développement durable, son association de femmes burkinabés est approchée par la maison Yves Saint Laurent pour une collaboration sur un produit de luxe. L’idée : que "Les Filles du Facteur" réalisent les panneaux nécessaires à la confection d’un sac mythique, le sac Muse de la maison YSL. La collaboration sur ce premier sac Muse, réalisé en tissage, est une réussite, l’objet est beau (cf. photo), conforme aux attentes de la maison de couture, qui le commercialise à peu d’exemplaires - ce qui fera sa rareté. Delphine Kohler est satisfaite, elle a fait connaître le travail de ces femmes, mais son dessein est dans la pérennité de la collaboration : elle souhaiterait promouvoir la technique du tressage en sacs plastiques recyclés, afin de faire travailler les petites mains et non plus seulement le métier à tisser, et ce dans le but d’employer une plus large population sur place. Population qui est toute prête à travailler.

Sur ce second projet, la maison de luxe ne modifie pas ses exigences et demande que les rendus au crochet soient "réguliers", ce qui est évidemment plus compliqué dans une technique de "fait main". Mais, après tout, on est dans le domaine du luxe, ce dont Delphine Kohler prend note pour que ce second projet puisse voir le jour. Elle organise la production, et lance, surtout, une formation pour parfaire la technique du crochet des femmes de l’association. En femme du terrain, elle insiste sur les conditions de réalisation de la collaboration. " Ce qui était important, c’était la notion de pérennité du proje t", il fallait ouvrir la production à plus de femmes, par ailleurs très demandeuses, puis les former sérieusement. Mais la maison de mode française trouve que les choses ne vont pas assez vite, les échanges se distendent, la direction marketing change, le projet est oublié. D’autant que Saint Laurent ne s’était pas caché du fait que, sur un tel projet, la maison ne se ferait aucun bénéfice, tout au plus une image Delphine Kohler parle sans ambages de "greenwashing", dit en passant que la maison Laurent n’a pas dédommagé "Les Filles du Facteur" pour les frais engagés, et qu’elle ne le fera pas, car il n’y a pas de preuve écrite de cette collaboration. " Ils n’ont pas eu une attitude solidaire ." Le paradoxe de la mode éthique

Doit-on conclure que cette production à taille humaine ne pouvait s’accommoder des velléités du marché du luxe ? Ce n’est pas l’avis de Delphine Kohler qui refuse de s’avouer vaincue. " Certes, il y a beaucoup d’ambiguïté dans cette démarche, et même le mot ambiguïté est un peu trop littéraire pour exprimer ce qui se passe là, mais je veux continuer à y croire. Vous savez, je suis une recycleuse, une guérisseuse, je suis prête à retenter l’aventure car le projet était beau." Et juste aussi. Pour demain, il n’en demeure pas moins que la mode qui veut se faire éthique a encore quelques leçons à réviser.