Le grand retour de Juan Carlos d’Espagne

Les funérailles de la reine Elizabeth II ont réuni la plupart des Chefs d’État de la planète et toutes les familles royales.

Régine Salens
Le grand retour de Juan Carlos d’Espagne
©AFP

Ce triste rendez-vous du Gotha a aussi signé le grand retour du roi Juan Carlos d’Espagne sur la scène publique internationale après plus de deux ans d’exil "volontaire" à Abu Dhabi. Si le roi Felipe et la reine Letizia représentaient la Couronne espagnole, le roi Juan Carlos et la reine Sophie avaient été conviés à titre personnel par la Cour royale d’Angleterre. La défunte avait toujours entretenu des relations amicales avec son parent espagnol. Tous les deux descendent de la reine Victoria. La reine Victoria Eugénie d’Espagne, née princesse de Battenberg, grand-mère paternelle du roi Juan Carlos, était l’une des petites-filles de la reine Victoria.

Indépendamment des liens familiaux, Juan Carlos d’Espagne a cultivé tout au long de sa vie de solides relations d’amitié avec des souverains. On se souvient que le roi Juan Carlos et la reine Sophie avaient accouru auprès de la reine Fabiola suite au décès du roi Baudouin à Motril à l’été 1993. Ils accompagnèrent la reine et le prince Albert jusqu’à l’avion du retour vers la Belgique. Juan Carlos est aussi proche du roi Siméon de Bulgarie qui vécut en exil à Madrid. Mais ses plus proches amis furent sans conteste le roi Hassan II du Maroc et le roi Hussein de Jordanie. Juan Carlos qualifiait Hassan II de frère. Lors de son décès inopiné en 1999, il se précipita à Rabat pour être auprès du jeune roi Mohammed VI pleurant à chaudes larmes à ses côtés.

Avec Hussein de Jordanie, il partageait la passion de la vitesse et de la moto. Le souverain hachémite avait fait construite une villa-palais par le célèbre architecte espagnol Cesar Manrique sur la côte de Teguise sur l’île de Lanzarote aux Canaries. Hussein n’occupa jamais "La Mareta" et l’offrit au roi d’Espagne. La famille royale espagnole ne s’y est toutefois rendue qu’en de très rares occasions. Gérée par le patrimoine national, "La Mareta" a aussi accueilli des hôtes de marques en vacances en Espagne comme le chancelier Helmut Kohl, le président de Tchéquie Vaclav Havel ou encore Mikhail et Raïssa Gorbatchev. La famille royale décide d’y passer le cap de l’an 2000. Ce séjour fut endeuillé par la mort de la comtesse de Barcelone, mère du roi. Depuis seuls, Felipe et Letizia alors prince et princesse des Asturies y sont revenus avec leur fille Leonor en 2005.

Exil à Abu Dhabi

Aujourd’hui, le roi Juan Carlos vit sur une île privée à Abu Dhabi, bénéficiant de l’hospitalité de la famille de l’émir. Ce bref retour à l’avant-scène n’aura pas manqué de susciter de légitimes questionnements chez Juan Carlos qui revoyait pour l’occasion la reine Sophie pour la deuxième fois en deux ans. Qu’en sera-t-il le jour venu de l’hommage que les Espagnols lui rendront, lui qui conduisit avec doigté et clairvoyance son pays vers la transition démocratique ? Sa venue au printemps en Galice avait donné lieu à un accueil chaleureux dans cette région où il compte de nombreux amis. Son passage éclair au Palais de La Zarzuela à Madrid fut en revanche bien plus mitigé. Felipe d’Espagne devant composer avec un gouvernement socialiste hostile au retour de Juan Carlos. Ce dernier avait alors annoncé qu’il resterait vivre aux émirats mais ne s’interdisait pas des retours ponctuels qui pour le moment ont tous été reportés.

La veille des funérailles d’État d’Elizabeth II, Juan Carlos a assisté à la réception donnée par le roi Charles III pour ses hôtes au palais de Buckingham. Des photos diffusées par la Cour, on le voit présenter ses respects à Charles III et deviser avec d’autres souverains en toute décontraction, visiblement ravi de ses retrouvailles. Juan Carlos est apparu fort diminué, s’appuyant sur une canne et s’accrochant au bras d’un membre du personnel. Le lendemain,

même scenario lors de son arrivée à l’abbaye de Westminster. L’ancien souverain pénétra dans les lieux en compagnie de la reine Sophie, suivi par la princesse Beatrix, la reine Maxima et le roi Willem Alexander des Pays-Bas.

Ce que la presse espagnole attendait impatiemment depuis deux ans était le moment où Juan Carlos et son fils apparaîtraient côte à côte. Si Felipe et Letizia sont arrivés par une autre entrée dans l’abbaye, le protocole leur a ensuite assigné des places juste à côté de Juan Carlos et Sophie ! Une disposition dont Felipe et Letizia n’auraient été avertis qu’en dernière minute. Le moins que l’on puisse dire c’est que les mines étaient graves en particulier celle de la reine Letizia.

Cette dernière s’est éclipsée après la cérémonie à Westminster pour prendre un avion en direction de New York où elle a assisté tout au long de la semaine à différentes réunions d’organisations internationales. Le roi Felipe et la reine Sophie se sont pour leur part rendus à la chapelle Saint George à Windsor pour un nouvel office religieux. Souffrant de difficultés de mobilité, le roi Juan Carlos ne les accompagnait pas.

L’image de Juan Carlos dans l’abbaye de Westminster c’est celle d’un roi qui fut un modèle et un exemple mais dont les malencontreux choix dans sa vie privée le contraignent à cette douloureuse ambivalence d’une vie à l’écart des activités de la monarchie espagnole mais à un accueil affectueux à l’étranger.