La longue marche du `droit à la paresse´

PAUL VAUTE

HISTOIRE

Sous l'influence de l'imagerie du Front populaire en France, l'année 1936 demeure dans les mémoires collectives comme celle où beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants `ont vu la mer pour la première fois´. La réalité est pourtant plus nuancée, et pas seulement pour les élites fortunées - qui pratiquaient déjà le tourisme dans la plus lointaine Antiquité - ou pour les familles de revenus moyens habituées des plages en été depuis le début du siècle.

Chez nos voisins du Sud, les accords dits de Matignon, instaurant quinze jours de congés payés, donnent en fait un cadre légal et obligatoire à une pratique répandue bien avant cette date, au bénéfice de bon nombre d'ouvriers, dans diverses administrations publiques ou entreprises privées (deux tiers de ces dernières en Alsace et en Lorraine). Il en va de même en Belgique, où la loi du 8 juillet 1936, imposant au moins six jours de vacances annuelles sans prélèvement salarial, est adoptée dans un contexte marqué par des grèves de grande ampleur, soutenues activement tant par les communistes que par les rexistes. Si les ministres de l'Hexagone se sont trouvés, eux aussi, sous la pression de la rue, la comparaison s'arrête là. La réforme n'est pas, chez nous, l'oeuvre d'une majorité de gauche mais d'un gouvernement d'union nationale dirigé par Paul van Zeeland.

`PARTEZ, CAMARADES´

Il faut que les travailleurs puissent `connaître les délassements qui agrémentent la vie et entraînent un renouveau, tant moral que physique´, explique le ministre Achille Delattre dans son exposé des motifs, où il constate aussi qu' `un grand nombre de travailleurs jouissent déjà de congés, dont le projet tend seulement à généraliser le bénéfice´. L'Allemagne dispose d'une législation similaire depuis 1905, l'Autriche-Hongrie et le Danemark depuis 1910, d'autres pays s'engageront sur la même voie ultérieurement.

Il est donc loin le temps où Friedrich Engels assurait que le travail productif, de fardeau qu'il était, devait devenir un `moyen de libération des hommes´ et un `plaisir´. Loin aussi celui où Paul Lafargue sentait le soufre en parlant du `droit à la paresse´ (en 1883). `Partez, camarades. Quittez tout pour huit jours, s'écrie en 1937 Arthur Haulot - un jeune militant socialiste plein d'avenir - dans `L'Action nouvelle´. Empoignez vos vélos ou sautez dans le train, dans le car ou partez à pied mais partez. Loin, aussi loin que possible (...) Laisse-la éclater, cette joie d'enfant en rupture de classe, qui prend tout à coup au gosier comme un vin trop fort´.

L'EUPHORIE DES ANNÉES FOLLES

L'avancée est considérable mais l'histoire du repos et des loisirs n'est pas celle d'un progrès linéaire. En Belgique, il a fallu attendre la loi du 17 juillet 1905, voulue par les catholiques, pour rétablir le simple congé dominical, général sous l'Ancien Régime mais supprimé après la Révolution par l'alliance de l'anticléricalisme et des intérêts biens compris du capitalisme conquérant.

Et il n'y a pas que les dimanches: dans son `Projet d'une dîme royale´ (1707), Vauban, additionnant les jours de fêtes religieuses et d'autres circonstances, arrivait à la conclusion que les paysans et artisans, qui constituaient alors 95 pc des travailleurs, comptaient 164 jours sans travail par an. Certains, d'ailleurs, se plaignaient alors d'être trop souvent contraints à l'inactivité! Mais entre cette situation et celle du monde ouvrier deux siècles plus tard, la régression est immense.

Ainsi, si 1936 reste bien un tournant, ce n'est pas comme le moment où naquit la relâche, mais plutôt par sa coïncidence avec la popularisation du voyage. La multiplication, à l'initiative des mouvements sociaux, des homes balnéaires ou ruraux, des auberges de jeunesse ou des terrains de camping, ainsi que la mise en vigueur de tarifs réduits dans les chemins de fer, ont engendré ce qui, sans doute, impressionna les contemporains: une forte augmentation des estivants, dans un beau désordre. L'euphorie des années folles, juste avant l'orage...

© La Libre Belgique 2002