Sauvée des eaux

Vite, pour se rassurer, on veut tout embraser, tout embrasser d'un regard. Et on ne sait où le porter, sous ce ciel que caresse un premier souffle d'automne. Côté est, les tours hérissées de Notre-Dame de Tyn, la coupole rose et verte de St-François, les flèches éparses du Clementinum, la façade italienne de St-Sauveur... Côté ouest, les tours du Mala Strana.

Paul Piret
Sauvée des eaux
©D.R.

Vite, pour se rassurer, on veut tout embraser, tout embrasser d'un regard. Et on ne sait où le porter, sous ce ciel que caresse un premier souffle d'automne. Côté est, les tours hérissées de Notre-Dame de Tyn, la coupole rose et verte de St-François, les flèches éparses du Clementinum, la façade italienne de St-Sauveur... Côté ouest, les tours du Mala Strana, celles gothiques aussi - mais juchées tout là-haut sur la colline - de la cathédrale St-Guy, ou encore la coupole de St-Nicolas (l'église baroque la plus grande, la plus ébouriffante, la plus étourdissante, la plus frisottante, la plus ellipsoïde d'un énorme patrimoine XVII-XVIIIes croulant sous les dorures, rocailles, festons et volutes).

Ouf! le compte est bon, de part et d'autre du trop couru mais irrésistible et inévitable pont Charles. Entre les ombres et les éclairs peuplés de statues et de chalands, opère, intacte, la magie de Prague. Mais on avait le nez en l'air, là. Où en est-on au sol, précisément le long des eaux, celles de la Vltava (on prononce Voltava, ou on dit Moldau en allemand) dont les débordements à la mi-août ont envahi l'actualité? `Fin août, tout sentait partout l'humidité´, témoigne un touriste attristé. Or, fin septembre, on ne peut déjà plus imaginer ce que furent des crues sans précédent.

Enfin, précisons. L'espèce d'îlot de Kampa, qu'isole un petit bras de la Moldau, en contrebas du Mala Strana, reste éprouvé - mais en dépit de son charme, ce n'est pas la première destination du visiteur. En face, autre terre plus basse que la moyenne, le quartier juif porte des blessures toujours ouvertes dans les monuments faisant mémoire du ghetto: la synagogue `vieille-nouvelle´ (sic), la plus ancienne d'Europe, est abîmée; le vieux cimetière ne rouvrira que dans quelques semaines; la synagogue Pinkas restera fermée pendant 18 mois - nouvelle infortune de l'histoire: sur ses murs ont été gravés les noms de 80000 victimes du génocide nazi; les inondations, comme avant elles le régime communiste, en ont effacé.

Sinon, un mur mobile a finalement préservé la place de la vieille ville. Des hôtels ont été touchés (le Hilton, l'Intercontinental, le Président...) mais au rez-de-chaussée, pas dans les chambres, et rouvrent progressivement. Une majorité de stations du métro reste inaccessible, mais deux lignes sur trois (la A et la C) seraient opérationnelles fin octobre. Jaroslava Novakova, responsable au Service d'information de Prague, ne cache pas son soulagement: `L'ancien régime avait laissé Prague magnifique mais délabrée. Après treize ans de restauration d'arrache-pied, les inondations nous ont fait craindre que l'on doive tout recommencer. Mais ce ne fut pas à ce point-là. Et le malheur nous a rassemblés´.

`REDEVENIR BELLE´

Pourtant, le secteur fait grise mine. Courant août, un palace 5 étoiles comme le Corinthia Towers a comptabilisé 50 pc d'occupation de moins, reconnaît Jo Gowie, son (belge) manager-adjoint. Aujourd'hui encore, la baisse de fréquentation des hôtels praguois doit globalement friser les 30 pc. Quand on sait que le tourisme, après Skoda et avec la bière, constitue la plus grosse source de revenus de la jeune République, on comprend la préoccupation. Jaroslava Novakova: `Ce n'est pas seulement la quantité de touristes qui nous intéresse. On veut surtout la qualité. Démontrer que toute la ville redevient aussi belle´.

Mêmes angoisses d'abord, mêmes soucis ensuite, même (quasi-) retour à la normale pourtant, en amont. Tout au sud tchèque, dans le site rare de Cesky Krumlov (autre labellisé Unesco), la vieille ville se relove, sentimentale, dans le méandre serré d'une Moldau plus étroite... Mais on a eu chaud l'été; plutôt, on a suinté de sueur et d'eaux, aux pieds du monumental château et de son théâtre baroque unique au monde (évidemment inaccessibles, eux, à l'éphémère furie des flots).

© La Libre Belgique 2002


Carnet de voyage Attention, un passeport (sans visa) reste indispensable pour pénétrer en République tchèque. Il doit être valide au moins 90 jours après le retour. Le sait-on assez? Prague est plus proche de Bruxelles que Glasgow ou Dublin, Bordeaux ou Marseille, Vienne ou Bologne... Dans `l'autre pays de la bière´ qui a donné son nom à la pils, les amateurs ne sauront pas où donner du gosier. Une adresse à Prague, tout de même, sous des salles voûtées du XVIe iècle: U Fleku, rue Kremenvova, dans la `nouvelle ville´, brasse elle-même une bière (fort) brune et (passablement) capiteuse du meilleur tonneau. Quand on a un peu de temps, les bonnes occasions d'échappées d'un jour hors de Prague ne manquent pas. À quelque 170 km au sud, que l'on y aille par le train ou la route, même si c'est un peu lent, Cesky Krumlov vaut assurément le déplacement. Infos en Belgique: Bureau de tourisme tchèque, 262 bd Léopold II, à 1081 Bruxelles. Tél. 02.414.20.40. E-mail: big.europe@skynet.be