Traces de Thraces

Kazanlak est la capitale de la vallée des roses, en plein coeur de la Bulgarie, ce petit pays coincé entre les Balkans et la mer Noire. La ville somnole un peu, comme le pays tout entier, dans une nonchalance toute orientale. C'est dans cette région qu'on cultive depuis des siècles les roses dont on fait des essences vendues aux parfumeurs mais aussi un alcool un peu écoeurant qu'on sirote sur les innombrables terrasses de café.

GUY DUPLAT

ENVOYÉ SPÉCIAL EN BULGARIE

Kazanlak est la capitale de la vallée des roses, en plein coeur de la Bulgarie, ce petit pays coincé entre les Balkans et la mer Noire. La ville somnole un peu, comme le pays tout entier, dans une nonchalance toute orientale. C'est dans cette région qu'on cultive depuis des siècles les roses dont on fait des essences vendues aux parfumeurs mais aussi un alcool un peu écoeurant qu'on sirote sur les innombrables terrasses de café. Ici, on est loin de la vie trépidante de l'Europe occidentale. On prend le temps de vivre, on croirait jouir du charme turc si ce mot n'était honni dans un pays qui a souffert pendant cinq siècles du joug ottoman. Disons qu'on est déjà en Grèce.

Lors de la dernière guerre, sur la colline qui domine la ville, des soldats ont découvert, miraculeusement, une tombe thrace. On bombardait cette position élevée, des tranchées furent creusées quand on aperçut l'entrée d'un `dromos´. En creusant ce chemin, on déboucha sous une coupole merveilleusement peinte qui abritait les restes du corps d'un Prince mort il y a 2400 ans et accompagné de quelques objets usuels. La plus belle tombe Thrace était découverte. Pour l'occasion de cet Europalia Bulgarie qui fera connaître les trésors de ce pays aux Belges, les portes de la tombe nous sont ouvertes. Les touristes n'ont droit qu'à une copie conforme de la tombe, construite à quelques mètres de là. C'est Ludmilla Jivkov, ancien ministre de la Culture et fille de l'ancien dictateur, qui a décidé cette conservation aidée par l'Unesco (cette tombe fait partie des neuf monuments bulgares du patrimoine mondial). Ludmilla avait voué sa vie à la culture. Elle a construit au coeur de Sofia un énorme palais de la culture, au style très soviétique, dominant la ville et fort couru encore aujourd'hui.

La vraie tombe thrace de Kazanlak est protégée par des grilles et par un système coûteux de climatisation qui garantit la température et le niveau d'hygrométrie. Il faut revêtir des tabliers blancs pour admirer les fresquesdont on pourra contempler des copies à l'expo au Palais des Beaux arts: des chevaux, une scène de banquet funéraire. Le défunt croise la main de son épouse en un geste très tendre.

Le style de ces peintures est grec, mais ce type de tombe est typiquement Thrace. On aurait repéré près de 4000 tumuli en Bulgarie avec dedans, des tombes thraces ou des restes de villages et même, récemment, de palais. Certains des plus beaux trésors ont été retrouvés par hasard par des paysans bêchant leurs champs.

Les Thraces ne sont pas des Bulgares. Ils formaient un peuple puissant régnant sur toute la région avant les Grecs. La Bulgarie actuelle est fière de ses Thraces, elle cherche à en faire une sorte de mythe fondateur du pays. Mais les Roumains à côté d'eux font pareil avec le même peuple appelé là-bas les Daces! On a créé, il y a 32 ans, un institut de Thracologie qui suscite parfois quelques sarcasmes chez les jeunes intellectuels: `On ne connaît presque rien des Thraces et leurs théories me font rire. On présente parfois cinq hypothèses pour la même chose, des hypothèses parfaitement contradictoires´. L'exposition `L'or des Thraces´ qui sera le clou de cet Europalia, avec 800 pièces, suscite aussi quelques réserves chez les culturels d'aujourd'hui: `Pourquoi montrer cette culture ancienne magnifique, mais qui n'est pas bulgare et ne pas insister plutôt sur la culture vivante de notre pays´.

Mais l'idéalisme de ces `cultureux´ se heurte au réalisme des organisateurs d'Europalia. L'art actuel bulgare risque de ne pas faire recette, alors que `L'or des Thraces´, annoncé comme l'expo la plus chère de toutes les Europalia (33 millions d'euros comme valeur assurée!) fera manifestement courir les foules.

Les Thraces ont bien entendu existé et sont largement connus même si ce peuple, comme les Etrusques, n'avait pas d'écriture. On a pu en percevoir toute la richesse dans les tombes et dans l'orfèvrerie. Ils utilisaient l'or, héritant ainsi des techniques déjà éprouvées sur le territoire bulgare il y a près de 8000 ans et qu'on a retrouvé à Varna dans un trésor dont les plus belles pièces sont à Bruxelles. Ce peuple du néolithique était le premier à sculpter l'or et on a déniché des têtes de moutons dorées, preuve qu'ils avaient des élevages.

Boris Danailov, spécialiste des Thraces retrace pour nous, dans la douceur des journées bulgares, quelques points forts de ce peuple. `Les Thraces sont présents dans les textes d'Homère. Ils ont pris part à la guerre de Troie contre les Grecs. Hérodote en parle comme du peuple le plus nombreux de la terre, après les Indiens. Homère décrit leurs chariots et leurs armes couverts d'or. Tout ce qu'on a retrouvé dans les tombes confirme exactement les propos d'Homère. Les Thraces étaient présents deux mille ans avant Jésus-Christ, en même temps que la Crète ou Mycènes. L'administration thrace utilisa par la suite le grec, même si la langue thrace était bien différente et que l'organisation de leur société n'était pas celle des `polis´ grecs. Les Thraces ont, eux, construit de puissants royaumes, un peu comme les Perses. Au IVe siècle avant J-C, les Thraces étaient très puissants et leur emprise s'étendait sur toute la région. Ils avaient leur propre religion. On y pratiquait le culte du soleil. Ils pensaient qu'il y avait après la mort un autre monde, très différent, alors que les Grecs voyaient la mort comme le passage dans le monde triste des ténèbres. Pour les Thraces, la terre et le soleil en se mêlant créent les héros et les Rois. On a découvert dans une montagne un trou en forme de vulve, creusé de telle manière qu'une fois par an, le soleil pénètre exactement dans le trou et éclaire un autel thrace. C'était manifestement le lieu d'un culte du soleil. L'astre, par un contact sexuel avec la terre, donnait naissance à un nouveau Roi.

Dans les tumuli, on a trouvé non seulement des trésors, mais aussi des objets usuels, et des femmes et des esclaves tués en même temps que leurs maîtres.´

Retour à Sofia, par de petites routes où les Lada croisent quantité de charrettes tirées par des ânes. Le pays, bosselé de collines sensuelles et de moyennes montagnes, est superbe et préservé. Un paradis pour les randonneurs, un lieu de tourisme bon marché et magnifique, trop peu connu des Belges.

A Sofia, le calme est provincial. Les jeunes se changent les idées dans les innombrables boîtes de nuit. Les plus ambitieux ont souvent quitté le pays. En dix ans, le PNB y a été divisé par deux et près de 10 pc de la population a trouvé un emploi ailleurs dans le monde, une situation unique en Europe. On vante partout la qualité des informaticiens bulgares recherchés jusqu'aux Etats-Unis.

Dans ce climat morose, où le retour du roi Siméon de Saxe-Cobourg (lointain cousin de notre Roi) comme Premier ministre n'a rien arrangé, la culture bulgare a quelque peine à se développer. `Nous avions une belle industrie de CD de contrebande, explique ce jeune. On les vendait devant le palais de la culture à 1 euro pièce. Mais pour faire plaisir à l'Europe, on l'a supprimée. Résultat: on vend encore de ces CD, mais ils sont gravés en Moldavie.´ Quelques beaux bâtiments de Sofia sont repeints dans le cadre d'un projet `Bulgaria Beautiful´, payé par le PNUD (l'agence de l'Onu pour le développement). `On a ouvert toutes les fenêtres avec la chute de Jivkov, commente Christo Boutzev, rédacteur en chef adjoint de l'excellent magazine `Kultura´, mais comme le disait Deng Xiao Ping, les mouches sont aussi entrées. L'américanisation est partout. Le français était traditionnellement notre seconde langue, elle n'est plus que la quatrième, dépassée par l'anglais et l'allemand. Nous étions bien au courant de tous les grands films que le régime de Jivkov laissait entrer dans le pays, mais aujourd'hui, le cinéma bulgare n'a pas de moyens. Les studios de Sofia attirent des sous-productions internationales car ils sont très bon marché, Jean-Claude Van Damme vient, c'est tout. Mais il reste une très bonne littérature et des arts de la scène fort diversifiés car c'est moins coûteux. Nos chaînes de télévision ne parlent presque jamais de culture.´

Le centre de Sofia est remarquable car on y trouve, côté à côte, l'église orthodoxe, la mosquée et la synagogue, la plus grande d'Europe occidentale. `La tolérance religieuse a toujours été forte ici´, soulignent fièrement les Sofiotes. Même si les orthodoxes pointent du doigt le prosélytisme actuel de l'église catholique. Profitant peut-être de la grave crise de l'église bulgare, divisée en clans (les `rouges´ et les `bleus´ soutenant ou critiquant les gouvernements), profitant du désarroi (il n'y a plus que sept moines au grand monastère de Rila qui en compta, jadis, 300), l'Eglise romaine a décidé de construire une grande cathédrale, à l'architecture laide, en plein coeur de la ville.

Si l'Eglise orthodoxe bulgare est en crise, monastères et églises fourmillent de trésors extraordinaires: icônes, fresques, croix, icônostases. On peut découvrir de très belles icônes dans les sous-sols de la grande cathédrale Alexandre Nevski au centre de Sofia. Les icônes sont des prières en images, `une recherche du visage de Dieu´. Mais c'est toute la découverte des églises et monastères qui est fascinante.

A quelques kilomètres du centre, se trouve l'église de Boyana, un pur chef-d'oeuvre, une toute petite église, faisant partie du patrimoine universel de l'Unesco et qui était depuis 23 ans en rénovation. Pour y pénétrer, on appelle son gardien et ses énormes clés. Des fresques couvrent entièrement les murs et le plafond. On a compté 240 personnages, représentant des scènes de la vie du Christ, des saints divers, les rois de l'époque, les donateurs. Des portraits criant de véracité, loin du hiératisme byzantin. La qualité des visages, la force des expressions, la hauteur de vue, la spiritualité qui s'en dégage, le choix des couleurs en font quasi les premières fresques modernes. Puisque le maître de Boyana les a peintes en 1259, sept ans avant la naissance de Giotto! Un vrai bijou.

Des dizaines de monastères sont disséminés à travers toute la Bulgarie. Un des plus grands est sans conteste celui de Rila, en pleine montagne, un site superbe à 120 km de Sofia. Le monastère aurait été fondé au Xe siècle par un ermite, Ivan Rilski. La vie de ce saint homme enflamma les siècles suivants. Un grand monastère s'érigea sur le site qui connut nombre de vicissitudes dont plusieurs incendies. Il témoigne encore aujourd'hui de la vitalité que connut la vie monastique. Une véritable enceinte fortifiée entoure une cour dans laquelle se trouve l'église. Dans les murs, se nichent les cellules des 300 moines (il ne reste que sept religieux, agressifs), des chambres d'apparat, des chapelles. L'église compte quelques superbes fresques et un musée rassemble les trésors du monastère dont une stupéfiante croix de bois, sculptée finement sur toute la profondeur avec des scènes d'une précision diabolique. On dit qu'elle demanda le travail d'une vie entière à un moine sculptant avec une simple aiguille. La bibliothèque comprend toujours 32000 manuscrits. Il faut assister aux riches offices orthodoxes, entendre les chants, pour se pénétrer de la beauté des églises bulgares.

La Bulgarie mise gros avec cet Europalia, confirme Emmy Barouh, la commissaire général. Elle a dépensé un million d'euros en direct, 220000 € versés à Europalia et elle a intégré ses coûts de fonctionnement dans les coûts des ministères. En clair: la Bulgarie finance elle-même l'essentiel de cet Europalia car elle croit qu'il y a une chance unique de faire connaître ses richesses à la Belgique et à l'Union européenne dont elle rêve de faire partie.

Découvrez à votre tour ce pays. Et n'oubliez pas que les meilleurs sponsors ont été les artistes eux-mêmes: ils n'ont pas demandé de cachet et viennent pour le seul prestige de leur pays!

© La Libre Belgique 2002

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