Cuba libre, sans guide... Es posible?

Pourquoi diable Juan Pedro n'était-il pas au rendez-vous? Dieu et la Vierge del Cobre, patronne de Cuba, savent pourtant s'il s'était fait une joie, hier, de nous initier à sa ville, des plus ardues pour le yuma (l'étranger)... Juste une ombre d'inquiétude, quand nous nous étions quittés: `Peut-être que des gens à l'hôtel vont vous dire du mal de moi. Ne les écoutez pas...´.

Cuba libre, sans guide... Es posible?
©Johanna de Tessières
PAUL VAUTE

A CUBA

Pourquoi diable Juan Pedro n'était-il pas au rendez-vous? Dieu et la Vierge del Cobre, patronne de Cuba, savent pourtant s'il s'était fait une joie, hier, de nous initier à sa ville, des plus ardues pour le yuma (l'étranger)... Juste une ombre d'inquiétude, quand nous nous étions quittés: `Peut-être que des gens à l'hôtel vont vous dire du mal de moi. Ne les écoutez pas...´.

Il est passé dix heures à Pinar del Ro, la cité que les Caraïbes tiennent pour la Mecque du cigare. Les rues se sont animées de tout ce qui travaille comme de tout ce qui flâne. Bruits et fumées âcres des vieux tacots. Soleil tapant. Harcèlement des vendeurs de rue. Notre Hyundai Elantra de location attire tous les regards.

Juan Pedro n'est pas venu. Contretemps ou nonchalance? A moins que le CDR n'ait froncé les sourcils. CDR: Comité de défense de la Révolution, la structure chargée d'encadrer la population dans les quartiers et les villages...

Evidemment, nous nous perdons à Pinar, comme partout dans un pays où pratiquement rien n'est fléché. ` Indicar el camino, por favor?´ Et voilà qu'un petit bout d'homme, à vélo, nous ouvre la voie à travers le dédale des rues incertaines où il faut slalomer entre les piétons, les cyclistes, les chevaux et aussi les trous béants. Destination: une place où s'élève un petit pavillon, près de la manufacture de cigares Francisco Danatien. L'enfant refuse le dollar offert pour son aide mais sert de rabatteur en nous faisant garer auprès d' hombres qui vont vanter les mérites de leur plantation de tabac, à vingt ou trente kilomètres de là. `Si seor, c'est très connu, regardez ce dépliant. C'est beaucoup plus intéressant que l'usine d'ici où vous ne verrez presque rien. Pour deux dollars, vous pourrez visiter. Et vous pourrez aussi acheter, on vous fera un bon prix´. Proposition déclinée. En revanche, on accepte de confier la garde de la voiture à un vieux sourd qui arbore une carte de la Santé publique pour prouver son handicap. Précaution non superflue, des voyageurs ayant parfois la surprise de retrouver leur auto... sans pneus.

L'AUTEL INTERDIT

Trinidad, quatre heures de l'après-midi. Sous la chaleur accablante, les promeneurs se sont faits rares. La plaza Mayor de l'antique ville coloniale aligne ses demeures baroques dont les pierres ont connu les conquistadores et les seigneurs du sucre. Une femme s'est arrêtée et, serrant des barreaux dans ses mains croisées, elle prie en direction d'un autel doré, interdit pour l'heure: celui de l'église de la Santsima Trinidad fondée par Isabelle la Catholique. Les autorités n'en autorisent l'ouverture que le seul dimanche matin. C'est (quand même) Trinidad côté jardin.

Côté cour, dans la petite ruelle pavée où s'alignent les façades lépreuses des habitats délabrés, une jeune maman nous demande une chique pour sa fille. Ou du savon. Ou un tee-shirt. Alors, nous allons puiser dans la petite `manne´ emportée à tout hasard: des bics, des crayons et des cahiers, qu'il suffit de distribuer pour être entourés aussitôt de tous les gosses des environs. Et ces cadeaux qui n'ont rien de jouets illuminent les petits visages. La manne sera vite épuisée. Quand nous partirons, des Trinidéens nous feront de grands signes amicaux. Et un vieux lancera, facétieux: `Il vous reste encore un bic, là dans votre poche...´.

LA DIGUE-CULTE

La Havane, samedi soir. Il y a le centre historique où coexistent toutes les physionomies d'une nation métissée. Il y a les fleurons architecturaux qu'il faut parfois chercher au-dessus des gravats. Il y a la cathédrale d'une splendeur toscane, sur sa place bordée de casas du XVIIIe siècle. Il y a aussi les faux `musts´ comme le Floridita, ce café où Ernest Hemingway venait picoler et qui n'est plus aujourd'hui qu'un attrape-gogos (les boissons sont hors prix et on vous fait la gueule!) Il y a la calle Obispo, bien plus conviviale avec ses commerçants, ses artisans, ses peintres, ses personnages hauts en couleur...

Et bien sûr, il y a le Malecn, la digue-culte, avec ses façades couleur sépia et sa forteresse bâtie pour faire barrage aux corsaires et aux flibustiers. On peut y visiter une `salle des trésors´ trouvés dans les épaves. Les alseros ou, à défaut, les transistors y font danser au son des guitares et des cuivres, au rythme des bongos et des cymbales.

KAFKA N'EST PAS MORT

`Entre octobre et décembre, c'est la période la plus importante pour les touristes. Mais le nombre a diminué beaucoup depuis l'affaire des tours américaines´, nous dit une gardienne du Capitole qui abrite, au bout du Parque Central, cent vingt mètres de pas perdus, des salons en style Empire et le Parlement au chômage depuis 1959. La `Perle des Antilles´ a la cote et plus seulement pour les plages de rêve de Varadero ou les villégiatures montagnardes de la sierra del Rosario. Pourtant, à l'intérieur des terres, le car est encore le plus souvent préconisé et le voyage individuel fréquemment déconseillé. A tort...

Depuis qu'il ne pleut plus des roubles soviétiques et que l'Etat castriste a soif de devises capitalistes, rouler libre à Cuba, sans les pénibles guides-fonctionnaires qui débitent leurs textes mémorisés, c'est possible et c'est une expérience gratifiante, épuisante, inoubliable. Evidemment, il est des voies qu'on n'est pas encouragé à suivre. L'égaré sera vite averti! Nous n'avions aucune chance de voir, même de loin, l'un ou l'autre des dix ou quinze sidatoriums - le nombre varie selon les sources - créés pour enfermer les séropositifs. Et pas davantage les établissements et camps de travail où quelque 20000 prisonniers connaissent, comme fit le poète Armando Valladares, le sort réservé aux `contre-révolutionnaires´.

On passe en revanche au plus près de bien des réalités. Habitants de Topes de Collantes, dans les monts de l'Escambray, dont l'église a été transformée en entrepôt et dont l'école primaire ressemble à un conteneur bétonné, comment pourrons-nous vous oublier? Et ces champs de citrus où les élèves de Jovellanos travaillent la moitié de la journée? Et cette prostitution qui se porte encore mieux qu'au temps de Batista et des mafiosi, notamment le long des routes où la botella, l'auto-stop à la cubaine, lui sert souvent de couverture ?

Les gîtes et couverts chez l'habitant se sont développés mais cette activité a, pour le pouvoir, le grand défaut d'être privée, ce qui lui vaut de subir les foudres de la taxation. En outre, un singulier système de discrimination entre restaurants d'Etat et restaurants familiaux (paladares) interdit à ces derniers de servir des langoustes ou des crevettes (sauf... congelées). Alors, on contourne en vous les proposant oralement, sans les mettre sur la carte! Kafka n'est pas mort à Cuba.

© La Libre Belgique 2002


Carnet de voyage Y ALLER. Ces dernières années ont vu s'accroître le nombre des tour-opérateurs qui proposent des séjours balnéaires ou des circuits de découverte à travers Cuba. Exemple: une formule Neckermann avion + voiture de location + hôtels *** coûte, par personne adulte et pour une semaine, entre 1239 et 1611 € selon la période. Autant savoir que les trois étoiles ne feront pas oublier qu'on se trouve dans le tiers-monde... Pour entrer dans le pays, il faut un passeport, une carte de tourisme et au moins deux nuits d'hôtel réservées. Aucun vaccin n'est exigé. Celui contre l'hépatite A est recommandé. Il n'y a pas de malaria. CLIMAT. Les meilleures périodes sont octobre-novembre et avril-mai. La région montagneuse de Viales, plus fraîche, peut se pratiquer en été. ARGENT. Les étrangers payent en dollars américains et reçoivent le change en dollars... cubains (les pesos convertibles). Les cartes de crédit (non américaines, bien sûr) ne sont acceptées qu'en de rares endroits (grands hôtels, commerces huppés, banques). La vie à Cuba est chère pour les touristes. A titre indicatif, nos différents frais quotidiens (essence, restaurants, boissons, entrées, pourboires...) - pour deux personnes, pendant huit jours et 1500 km parcourus - ont représenté un budget d'environ 500 € (cadeaux et souvenirs non compris). LIRE. Des guides ont été édités chez Arthaud, Gallimard, Hachette (Routard, Bleu), Lonely Planet, Michelin, Nathan, Nouv. éd. de l'université (Petit Futé), Ulysse Press... LES ADRESSES. Office du tourisme de Cuba à Paris, tél. 00.33.1.45.38.90.10.