La forteresse enterrée

A l'approche du bloc 1 et de l'entrée principale, il est difficile d'imaginer ce qu'est réellement le fort de Battice: un immense réseau de galeries bétonnées, à 30 mètres sous terre, reliant quinze blocs répartis sur 47 hectares.

(D.S.)

A l'approche du bloc 1 et de l'entrée principale, il est difficile d'imaginer ce qu'est réellement le fort de Battice: un immense réseau de galeries bétonnées, à 30 mètres sous terre, reliant quinze blocs répartis sur 47 hectares. Situé dans le Pays de Herve, très facilement accessible par autoroute, l'ouvrage d'art militaire, situé à 330 mètres d'altitude, domine toute la région. Construit à partir de 1933 et en service à partir de 1937, il a fait partie de la défense de Liège au début de la Seconde Guerre mondiale, avec les forts d'Eben-Emael, Aubin-Neufchâteau et Tancrémont. Le réseau défensif était complété par des fortifications datant de 1888, abandonnées en 1918 et réarmées par la suite, à Barchon, Embourg, Boncelles, Chaudfontaine. La comparaison avec les ouvrages plus récents permet de constater que les forts ont été de plus en plus enterrés, à cause, principalement, de la modernisation de l'armement.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce fort tout en béton armé, âgé de bientôt septante ans, est dans un état de conservation étonnant. Certes, le rez-de-chaussée du bloc 1 est dans un sale état. Le 21 mai 1940 à 5 heures, une bombe de 250 kg larguée par un Junkers Ju-87 «Stuka», terrifiant avion d'attaque en piqué, a rebondi sur des éléments de défense antichar placés devant le bloc, a balayé la grille et la porte d'entrée avant d'exploser contre le mur avec un léger retard, faisant 26 victimes. Dans ce lieu confiné, le souffle de l'explosion a été tel qu'il a plié un affût de canon 60 mm antichar! A l'erreur de conception - une porte en façade - s'est ajoutée une fatale malchance, car cette bombe aurait pu exploser plus tôt, au moment de son impact avec le sol, avant d'entrer.

A l'étage, non touché directement par le projectile, l'un des servants du second canon antichar du bloc avait dessiné au crayon, sur le mur blanc, un calendrier qui commençait le vendredi 10 mai 1940. Il a eu le temps de noter la date du 21 avant de mourir, sans doute asphyxié par le souffle et les gaz d'explosion. D'après le dessin, ce soldat prévoyait une résistance jusqu'en juillet mais, en réalité, la dotation du fort en vivres et munitions n'était que d'un mois. En réalité, un fort comme celui-ci était destiné à tenir jusqu'à ce que les Alliés français, britanniques, etc., s'installent sur une ligne Anvers- Wavre-Namur-Givet. Sa destinée n'était donc pas de tenir indéfiniment, mais de ralentir l'avance allemande. Le concept de «blitzkrieg» en a décidé autrement. Le 22 mai au matin, lendemain de l'explosion de la bombe dans le bloc 1, le capitaine-commandant Guéry fut informé que l'envahisseur avait atteint Abbeville, dans la Somme, rendant caducs tous les plans de résistance. Sous la pression grandissante de l'ennemi, qui acheminait des renforts en hommes et en matériels, il préféra se rendre pour préserver la garnison. Eben-Emael s'était rendu le 11 mai, Tancrémont ne se rendit qu'un jour et demi après la capitulation de l'armée belge, soit le 29 mai 1940.

En descendant les dizaines de marches d'escalier qui conduisent à trente mètres sous la surface du sol, force est de constater que le fort de Battice a drôlement bien résisté aux tonnes d'obus d'artilleries et de bombes d'aviation qui ont été déversées sur lui: dans les kilomètres de galeries souterraines, pas une fissure, contrairement aux vieux forts réarmés. Seuls de curieux trous ont été rebouchés dans certains plafonds. Après la capitulation, le site a, en effet, servi de terrain d'essai ultra-secret pour les Allemands. En 1941-42 y furent notamment testés des obus de type Röchling, de 355 mm, avec pointe très effilée à base de tungstène. Avec une précision époustouflante, compte tenu de l'étroitesse des galeries, ces obus montaient jusqu'à 10.000 mètres d'altitude avant de retomber, de percer les 30 m de terre, les 60 cm d'épaisseur bétonnée du toit. Traversant la galerie, ces précurseurs des actuels Tomahawk finissaient leur course hallucinante en disparaissant dans le sol bétonné...

Conduite par des guides comme M. Lange, qui connaît les lieux comme sa poche, la visite présente encore de nombreux attraits. Avec leurs équipements et leurs fresques, les casernements souterrains permettent d'imaginer ce que pouvait être la vie des 750 occupants de la place, durant les onze jours de feu et de sang où ils résistèrent à l'envahisseur.

Fort de Battice, autoroute E 40, sortir à l'échangeur A 27, direction Battice puis prendre la N 648 direction Aubel. Le fort est à 200 m à droite. Visites: tél. 087.67.94.70.

© La Libre Belgique 2004