Les Hautes Fagnes

Bottines aux pieds et petit sac sur le dos, en route pour le toit de la Belgique, au-dessus de 650 mètres, et même à 694 exactement au Signal de Botrange, le point culminant du pays. Voici donc les Hautes Fagnes, partie intégrante du parc naturel transfrontalier Fagnes-Eifel, ample de ses trente mille hectares.

Jean-Marie Antoine
Les Hautes Fagnes
©Jean-Luc Flémal

Bottines aux pieds et petit sac sur le dos, en route pour le toit de la Belgique, au-dessus de 650 mètres, et même à 694 exactement au Signal de Botrange, le point culminant du pays. Voici donc les Hautes Fagnes, partie intégrante du parc naturel transfrontalier Fagnes-Eifel, ample de ses trente mille hectares. Un peu plus de quatre mille d’entre eux constituent ici cette réserve naturelle qui bénéficie d’une attention particulière. Il faut dire que l’endroit est fragile, déjà par ses tourbières, qui affichent parfois l’âge très respectable de 9 000 ans, et par ses espèces végétales très rares qu’un climat rigoureux a permis de maintenir. Les Hautes Fagnes, c’est la nature à l’état pur, un paysage unique, fait de vastes étendues rousses et jaunâtres, sorte de haute savane figée dans une froide contrée. Prisonniers de la terre marécageuse, quelques arbres et épineux tentent encore une vaine échappée vers le ciel. Une promenade vivifiante, dans une ambiance de bout du monde.

Cet étonnant et exceptionnel patrimoine naturel est une sorte de relique des époques glaciaire et postglaciaire. Après le réchauffement de la planète, les forêts de feuillus ont pris possession de l’endroit, jusqu’à ce que l’homme devenu pasteur et agriculteur sédentaire ne le défriche, pour finalement transformer le paysage en une terre à première vue plutôt rude et inhospitalière. Vers 1870, on comptait encore près de 13000 hectares de landes, menacés cette fois par la reforestation, par l’assèchement des sols suite à la mise en culture, par l’extraction de la tourbe pour le chauffage domestique, ou encore ensuite au développement d’activités liées au tourisme. On se mit alors à réfléchir plus sérieusement à des mesures destinées à protéger le fragile paysage fagnard. La création de la réserve naturelle domaniale en 1957, en même temps que celle du Westhoek à la Côte, fut assurément une étape importante dans cette voie. C’est ainsi par exemple que l’on a vite décidé que les plus belles parties des Fagnes se visiteraient en se promenant sur des sentiers en caillebotis, ce qui permet d’éviter le piétinement du sol par les promeneurs, et ainsi protéger le sol et la végétation. On déambule donc par de petits chemins de bois parmi les tourbières, les marais et les palses, ces petites dépressions circulaires, ovales ou en fer à cheval qui sont disséminées sur le plateau.

La Fagne de la Polleur est une des excursions classiques dans la réserve. Ce paysage ouvert, sans arbres, a été modelé au cours des siècles par l’activité de l’homme : culture, pâturage, extraction de la tourbe. L’endroit doit son nom au ruisseau qui y prend sa source, le ru de Polleur, qui, avec le ru de la Baraque, donne naissance à la rivière Hoëgne. Cette zone de 54 hectares offre des exemples de paysages caractéristiques de l’écosystème fagnard. Avec la lande sèche, la tourbière haute, la tourbière basse et le petit ruisseau. Avec des myrtilles et des airelles, des linaigrettes, des orchis et la fameuse sphaigne. Côté faune, c’est ici que vous allez sans doute rencontrer le pipit farlouse, petit oiseau célèbre pour sa parade nuptiale : son ascension rapide est suivie d’une descente en parachute pendant laquelle il chante jusqu’au moment de son atterrissage. L’excursion classique et didactique prend la forme d’un circuit de six bons kilomètres, le plus souvent sur des caillebotis. Assez facile donc. Point de départ : la Baraque Michel, altitude 674 mètres, un lieu-dit mythique qui se matérialise par un hôtel-restaurant où les randonneurs se donnent rendez-vous. La légende de la création de l’établissement est connue et veut que le fondateur, un certain Michel Schmitz, égaré dans la région au début du XIXe siècle, ait promis de construire un refuge et de pratiquer les bonnes œuvres s’il retrouvait son chemin. Inutile de vous préciser que l’homme a finalement pu regagner son logis.

Dans les tourbières des Hautes Fagnes, les croix poussent comme des champignons et rythment l’histoire locale. La plus célèbre d’entre elles, la Croix des fiancés, plantée à proximité du site de la Baraque Michel, témoigne d’une tragédie d’un autre siècle, lorsqu’en ce soir de janvier 1871, François Reiff et Marie-Josèphe Solheid, deux amoureux perdus dans le terrible hiver fagnard, ne survécurent pas au brouillard et au froid. Les deux corps ne furent retrouvés que deux mois plus tard, à la fonte des neiges. La tragédie est depuis devenue le symbole de la désolation et des dangers que représente la région. La croix du souvenir est plantée à l’emplacement de la maison disparue d’un sabotier. La croix des Russes rappelle l’existence d’un camp de prisonniers. La croix Christiane évoque le triste destin d’un paysan frappé mortellement par la foudre en 1839. Celle, du prieur, elle, a une vocation plus terre à terre, puisqu’il s’agit de fixer la frontière entre deux villages.

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