Egypte: remonter le temps à bord du Steam Ship Sudan

On sait que l’ouverture du Canal de Suez a ouvert la voie au transport maritime et au tourisme. Mais saviez-vous que c’est Thomas Cook qui, le premier, a organisé une croisière en bateau à vapeur sur le Nil en 1869.

Egypte: remonter le temps à bord du Steam Ship Sudan
Isabelle Monnart

Du bois blond, des matières nobles, des rambardes de fer forgé et cette énorme machine à vapeur, qui ronronne doucement : en posant le pied sur le Steam Ship Sudan, on devine déjà que remonter le Nil sur ce bateau-là sera une expérience inoubliable. Pourtant, pour y accéder, il nous a fallu traverser deux autres bâtiments de croisière, qui eurent leur heure de gloire quand le tourisme fluvial, en Egypte, était florissant. C’était il y a quelques années à peine. Plus de 300 navires croisaient alors, charriant leurs milliers de touristes de Louxor à Assouan. Puis il y eut le printemps arabe et son cortège de soulèvements, de violences. Le pays n’y a pas échappé, lui qui vit pour bonne part du tourisme.

Quatre ans plus tard, moins d’un dixième de la flotte est toujours actif et, arrimés à la rive du fleuve, les hôtels flottants ne sont plus que des ombres. Les tables de restaurants prennent la poussière, des chaises en désordre jonchent le sol, une lampe nue, pendue à un pauvre fil, éclaire les parties de carte des gardiens en djellaba.

Le contraste n’en est que plus saisissant avec le Sudan, où tout n’est que luxe, calme et volupté. Un verre de thé à la menthe attend les passagers - treize au total, c’est-à-dire rien… -, distribué par un personnel aux petits soins. Après quelques explications pratiques, un rapide tour des lieux de vie - bar, restaurant… - direction la cabine. Elles sont au nombre de dix-huit et toutes portent le nom d’un personnage illustre, qui a fait rayonner le nom de l’Egypte aux quatre coins du monde. "Vous serez chez Hercule Poirot" , sourit notre homme de chambre. Il côtoie Hérodote, Gustave Flaubert, ou Agatha Christie. Laquelle a donné son nom à la plus belle des suites (il y en a cinq). Juste retour des choses : en 1933, l’auteur qui accompagne son mari en mission archéologique, séjourne sur le bateau et y trouve l’inspiration de "Mort sur le Nil".

Cinquante ans en cale sèche

L’histoire du Sudan est intimement liée à celle du tourisme en Egypte. S’il est aujourd’hui l’un des derniers témoins de la navigation sur le Nil à la Belle Epoque, il faisait partie, lors de sa création, voici près d’un siècle, d’une flottille voulue par Thomas Cook, composée de l’Egypt et de l’Arabia. Ces nouveaux bateaux sont révolutionnaires : ils permettent, à l’époque, de relier Le Caire à Assouan en vingt jours de navigation seulement.

Jusqu’au début de la Seconde Guerre, les affaires sont florissantes. Diplomates, aristocrates, hommes d’affaires, archéologues : tous ceux qui comptent remontent le fleuve majestueux à bord du Sudan. Mais le conflit mondial va mettre un coup d’arrêt brutal au tourisme et, pendant plus de cinquante ans, il va rester à quai et, forcément, s’abîmer.

Au début des années 2000, ce sont deux Français qui vont sauver ce bout d’histoire de l’oubli. Associés, dans un premier temps, à un armateur égyptien, les patrons de Voyageurs du monde, rachètent le Sudan et le remettent à neuf. Chaque détail d’époque est scrupuleusement reproduit à l’identique. En 2006, il devient propriété intégrale du TO français qui lui offre une seconde vie.

Un vol de montgolfières au soleil levant

Contrairement aux autres bateaux, qui proposent la croisière en six ou sept nuits, avec départ et arrivée à Louxor, sur le Sudan, il nous a fallu choisir : Louxor-Assouan ou… l’inverse. Et si quatre jours, c’est bien court pour découvrir toutes les merveilles qui jalonnent notre parcours, le voyage n’en est que plus intense. Mais puisque, pour les raisons évoquées plus haut, les touristes se font rares, on a la chance de visiter les sites dans des conditions idylliques : peu de monde, pas de files, des guides aux petits soins, qui prennent le temps de partager leur passion pour l’histoire de leur pays. Un plaisir certes un peu égoïste, quand l’on voit les millions engloutis, au fil des ans, pour rendre les accès aux sites plus confortables et plus sécurisés.

Louxor et Karnak (à la nuit tombante), le premier jour, nous laissent sur les rotules. Les vallées de Roi et des Reines, le lendemain à l’aube en mettent plein les yeux. Traverser le Nil, au petit matin, tandis qu’au loin s’élève un vol de montgolfières, voilà un souvenir que l’on gardera longtemps… Et puis, enfin, lentement, infiniment doucement, le Sudan s’ébroue et entame sa navigation. Un coup de corne de brume et l’on vogue vers l’écluse d’Esna - que l’on passe de nuit - avant d’accoster à Edfou. Suivront Kôm Ombo et son temple dédié à Sobek, le dieu crocodile. Et puis Assouan, enfin, aux portes de la Nubie, et le voyage en felouque jusqu’au temple de Philae, sauvé des eaux lors de la construction du barrage.


Le Nil par 3

Prendre son temps : voilà le maître mot d’une croisière sur un bateau à vapeur. Contempler, somnoler, lire, au rythme lent du fleuve, loin du fracas des villes : c’est sans doute le plus grand des luxes.

Les vols les plus avantageux au départ de Bruxelles sont ceux d’Egyptair. Attention, il se peut qu’une nuit à l’hôtel soit nécessaire pour un départ le mardi.

Depuis les événements qui ont secoué la région, l’affluence sur les sites a fortement diminué. Néanmoins, il reste des périodes plus propices - car moins chaudes - pour croiser sur le Nil : l’automne et le printemps sont les plus agréables.


Un tournage à bord

David Suchet. En 2004, le temps d’un tournage, le bateau a été réquisitionné et a cessé de naviguer. Juste retour des choses : c’est sur le SS Sudan qu’ont eu lieu les prises de vues de "Mort sur le Nil", 52e épisode de la série "Hercule Poirot", avec dans le rôle titre, David Suchet. Revoir l’épisode, après y avoir séjourné est tout bonnement jubilatoire, puisque l’on y reconnaît le bar, la salle à manger, les coursives et le magnifique pont supérieur. D’autres scènes ont été mises en boîte à l’hôtel au Winter Palace (qui fait aujourd’hui partie de la chaîne Sofitel), établissement au charme suranné qui jouit d’un parc luxuriant. On raconte que la température, lors du tournage, était telle que les comédiens devaient être remaquillés entre chaque prise.

Tout savoir sur le bateau sur le site www.steam-ship-sudan.com

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