Le cœur mystérieux des Balkans

La Bosnie-Herzégovine n’évoque encore trop souvent que la guerre qui l’a déchirée dans les années 90. Mais la nature y est omniprésente et sa capitale est l’une des plus fascinantes d’Europe.

Pierre Gilissen
Le cœur mystérieux des Balkans

L’avion a atterri dans la nuit et pour ne pas trop priver de son sommeil notre logeuse, on s’est précipité dans un des derniers taxis, qui a foncé dans les rues désertes. C’est donc avec un œil tout neuf et un peu ébahi qu’on découvre le lendemain, sous un soleil éclatant, cette sorte de médina à l’européenne qui constitue le centre historique de Sarajevo. Difficile, sans changer de continent, de faire plus oriental que ce lacis de ruelles étroites bordé d’échoppes, de mosquées, de vestiges historiques et de jardins. Il faut prendre le temps de le parcourir au hasard, pour tomber sur l’ensemble musée-mosquée Gazi Husrev-beg ou sur le Bezistan, un bazar du XVIe siècle.

Le point de convergence du quartier est la Bascarsija, esplanade triangulaire où se tenait autrefois le marché. À peine quelques centaines de mètres plus loin, on tombe sur l’Hôtel de Ville, certes en style pseudo-mauresque, mais datant de la fin du XIXe siècle et vestige de la période austro-hongroise de la ville. Pour mieux comprendre la structure de celle-ci, on monte alors par des ruelles escarpées bordées de maisons ottomanes jusqu’à la citadelle qui domine la ville. Sarajevo s’étire sous nos yeux entre de moyennes montagnes, le long de la vallée de la Miljacka. Devant nous, la ville "orientale", plus loin, les quartiers datant de l’époque austro-hongroise et encore au-delà, d’interminables banlieues. Mais surtout, à nos pieds, un vaste cimetière musulman. Impossible ici d’oublier la guerre et les quatre années de siège qui ont affligé la ville.

Tunnel de l’espoir

Les musées et lieux de mémoire sont nombreux, le plus émouvant étant sans doute de réserver (dans une des nombreuses agences de voyages) une excursion pour se faire compter par un habitant de la ville l’incroyable épopée du Tunnel of Hope. Ce tunnel de 800 m de long sur 1 m de large et 1,60 m de haut, passant sous la piste de l’aéroport, dont la porte d’entrée se trouvait dans une banale maison familiale, a permis, pendant les heures les plus sombres de son Histoire, de ravitailler sans relâche la ville assiégée par les forces serbes.

Huit ans avant la tragédie, l’atmosphère devait être bien différente à Sarajevo. En 1984, la ville avait connu son heure de gloire en organisant les XIVe Jeux Olympiques d’hiver. Le téléphérique qui relie le centre-ville au Mont Trebevic a été remis en service en 2018. De là, à 1164 mètres d’altitude (la vallée est à 500 m), on peut redescendre en ville par la piste de bobsleigh, étonnante construction en béton qui s’étire encore sur plusieurs kilomètres, et par des sentiers de montagne.

Cascades et cigales

La montagne est partout en Bosnie-Herzégovine. Si vous n’êtes pas au pied d’elle, vous la verrez immanquablement à l’horizon. C’est aussi le pays des torrents et des cascades. Une des plus connues est celle de Jajce, plus au nord. La vision de cette chute d’eau de 21 mètres, au pied de la vieille ville dressée sur son piton rocheux, est impressionnante. On vient aussi à Jajce pour sa forteresse et pour les deux beaux lacs à l’ouest de la ville. C’est la Bosnie verte ici ; les rivières coulent à flot, les montagnes sont couvertes de sapins et il fait moins torride que dans le Sud.

À seulement 160 km, Mostar présente un tout autre visage. L’arrivée se fait par un étroit canyon qui fend des montagnes arides et un son se fait peu à peu envahissant, celui des cigales. Mostar est avant tout connue pour son vieux pont (Stari Most), arche de pierre (reconstruite en 2004) qui franchit la Neretva et d’où des courageux s’élancent pour un plongeon d’une vingtaine de mètres. Même en ville, cette rivière a des allures sauvages et les vieilles bâtisses se serrent, perchées sur ses rives escarpées.

Un pays divisé

Au-delà de la vieille ville, les traces de la guerre sont nettement plus nombreuses ici que dans la capitale. Mostar reste encore aujourd’hui divisée entre musulmans à l’est et Croates catholiques à l’ouest, il subsiste de nombreux bâtiments détruits et par endroits, le Bulevar, qui constitue toujours la ligne de démarcation entre les deux communautés, a des allures de no man’s land un peu délaissé, même si toute la ville est parfaitement sûre pour le touriste.

Enfin, à l’extrême sud du pays, aux confins de la Croatie et du Monténégro, la ville de Trebinje vaut également le détour, pour sa place principale aux allures provençales, ses vieilles rues et son église de l’Annonciation perchée sur une colline, d’où l’on jouit d’un magnifique panorama. L’occasion aussi, pour ceux que la politique et l’Histoire intéressent, de faire un tour de l’autre côté : on est ici en Republika Srpska, l’entité serbe et irrédentiste du pays. Si la Bosnie-Herzégovine est désormais une destination de choix pour le touriste - la montagne est belle, les paysages et les campagnes plus préservés qu’ailleurs dans les Balkans -, elle reste malheureusement pour ses habitants un pays divisé et compliqué à gérer.

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