Le bureau des Films du fleuve, la maison de production des frères Dardenne, est situé quai du Général-de-Gaulle, en Outremeuse. Le quartier le plus sympathique de Liège, celui de Tchantchés, le guignol local, une marionnette à tringle populaire, gouailleuse et buveuse de péket. Et aussi celui de Georges Simenon, dont la maison familiale est proche des bureaux des frères cinéastes.

Malgré les apparences, cet univers n'est pas celui de Jean-Pierre et de Luc Dardenne, les auteurs de «La Promesse» (1996), de «Rosetta» (1999) et du «Fils» (2002). «Aujourd'hui, j'habite à Liège, dit Jean-Pierre Dardenne, mince, les yeux bleu clair et plissés, les cheveux bouclés, mais cette ville ne m'a jamais inspiré.» «Seraing a toujours beaucoup plus compté pour nous. C'est là que nous avons tourné pratiquement tous nos films», dit Luc, tout aussi mince que son aîné, mais avec des faux airs de Patrick McGoohan. Et les deux frères d'évoquer cette banlieue, son pont sur la Meuse, ses nombreux bistrots, ses baraques à frites, ses hauts fourneaux, la cokerie, les ouvriers, l'école, le collège Saint-Martin, où ils ont passé leur scolarité. Et les machines à sous qu'ils ont tripotées tout jeunes. Luc : «A 12 ans, je passais mon temps libre à jouer avec les bandits manchots dans un bar de Seraing, jusqu'à ce que le directeur de notre école, le collège Saint-Martin, nous l'interdise.»

DÉCLIN DU STANDARD

De parler de Seraing, ça leur donne envie d'y aller. «On y déjeunera, dit Jean-Pierre, et nous ne vous imposerons pas le Kiwi, le bar où Olivier Gourmet va chercher ses sandwiches... » Direction donc Seraing, «S'rin», comme disaient les autochtones, à quelques kilomètres au sud-ouest de Liège, en amont de la Meuse. Pour y arriver par la route, il faut passer sur l'autre rive, longer des terrains vagues, des longs murs en ruine, cadavres de la sidérurgie locale en décomposition. Et le stade du Standard de Liège à Sclessin. «Le Standard est un club en déclin, qui végète dans le ventre mou de la première division belge. Pas assez riche pour se payer des stars, pas assez formateur pour compter sur ses jeunes. Une halte provisoire pour joueurs en délicatesse avec leur carrière... A Seraing, il y a eu aussi une bonne équipe de foot. Elle a atteint la première division. Nous avons filmé leur accession à l'élite. Aujourd'hui, le club n'existe plus», dit Luc.

L'autre rive abrite Ougrée, une cité ouvrière dominée par une usine Cokerill-Sambre, tout en tuyaux et en cheminées panachées de fumée : «Ici, il y a six mois, il y a eu un accident : trois morts, raconte Jean-Pierre. Ces «boîtes» sont condamnées. Les machines ont vieilli, le marché a évolué. L'acier est produit ailleurs. Dans six ans, tout aura disparu.»

Luc : «Autrefois, c'était là que travaillaient les gens qui n'avaient pas fait d'études...»

La voiture prend un pont sur la Meuse qui débouche juste devant la porte d'un ancien palais des évêques de Liège. «Il appartenait aux patrons de Cokerill. Et c'est pour les emmerder que le maire socialiste a fait construire ici ce pont en forme de bretelle d'autoroute.» Un épisode particulier de la lutte des classes.

Aujourd'hui, l'ancien palais est devenu un casino. Sur le même trottoir, un grand atelier mécanique où l'on fabriquait des grosses pièces s'enfonce dans Seraing. En face, un club de retraités a pris la place de ce qui était dans les années 60 et 70 le centre culturel du Parti communiste italien. A Seraing, 18 % de la population est originaire de la péninsule. Une place, un marché et, au-dessus de la tête de tout le monde, un pont roulant. Impressionnant. Il apporte le coke d'un four à la fonderie. Luc : «Il y a encore deux hauts fourneaux en activité ici. Dans notre jeunesse, dans les années 60, il y en avait sept. Ça fumait de partout. Il y avait un souffle en continu au-dessus de nos têtes. Et des odeurs de soufre. En 2009, tout aura disparu. Un accord entre Arcelor, la société qui possède tout cela, et le gouvernement belge.» «Les écologistes ici sont polis. Ils ne font pas trop de bruit. L'emploi est la priorité», ajoute Jean-Pierre en souriant.

BEAU COMME L'ENFER

Quand on découvre ce paysage beau comme l'enfer, on s'étonne de ne rien en voir, ou presque, dans les films des frères. «Rosetta» ainsi que «Le Fils» ou «La Promesse» sont cadrés de près, comme des voyages au pays de la révolte intérieure, des aventures du visage, des épaules, de la nuque d'Emilie Dequenne, d'Olivier Gourmet. Les hauts murs de brique, les ferrailles qui traînent, les cheminées d'usines, les tuyauteries monumentales, le ciel qui jaunit, tout est exclu du cadre. Pourquoi ? Jean-Pierre et Luc à tour de rôle : «Pour tourner, nous avons besoin de cet environnement, d'errer dans ces rues, de respirer cet air vicié, mais nous ne nous en servons presque jamais directement. Nous sommes peut-être trop habitués à ces lieux pour les revoir dans l'objectif de la caméra. Pour tout dire, le seul film, «Je pense à vous» (1992), où nous avons intégré des plans précis de Seraing a été plombé par ce décor fantastique. Nous continuons de tourner des plans larges, de faire des essais. Ils ne fonctionnent jamais. Nous les coupons au montage.»

Ils longent la voie de chemin de fer. Des locomotives manoeuvrent. «Autrefois ici, il y avait une gare, une jolie gare belge, avec des briques rouges et des corniches vertes», se souvient Jean-Pierre. Elle a complètement disparu, et la voie ferrée est à peine protégée par des grillages. Des trains passent, avec des wagons pleins d'une fonte rougeoyante. «Il y a des accidents parfois. Des jeunes passent sous le grillage et se font accrocher par un convoi.»

Au coin de la rue de la Banque, façade noircie, l'établissement qui donne son nom à la rue est fermé. Traces d'un casse. Luc : «Des types sont venus avec de la dynamite pour faire sauter le distributeur de billets. Ils ont mal calculé leur coup. Tout a brûlé, les vitres ont explosé, le bureau a été dévasté, le distributeur est resté entier.» Jean-Pierre : «De toute façon, ils auraient fermé cette agence.»

A droite, une autre rue, qui autrefois allait jusqu'à l'usine, des pavillons bruns avec des vitrines au rez-de-chaussée. Luc : «C'était la rue des prostituées de Seraing. Il y avait des dizaines de milliers d'ouvriers qui travaillaient aux alentours et parmi eux pas mal de célibataires et d'immigrés.» Nombreux étaient ceux qui «fréquentaient», avant de prendre leur poste ou après l'avoir quitté. «Dans cette ville, il y avait de nombreux endroits pour s'oublier dans une brève étreinte. Des pavillons avec des vitrines, des maisons de rendez-vous, des bars, des guinguettes où l'on pouvait boire de la bière, entamer une conversation, passer à côté. Aujourd'hui, c'est calme.» Il y a quand même encore une dame d'un certain âge qui assure la pérennité des usages.

JE VOUS CONNAIS VOUS

Rue Francisco-Ferrer (1)

, la municipalité a construit des logements sociaux. L'ambiance fait très Middle West américain. Avec des jeunes engraissés par les frites et la bière qui passent, des bars tristes, de la musique country, des baraques en brique rouge. «C'est par là que nous avons tourné une partie du «Fils», des scènes dans la rue, dit Luc. En 1989 est arrivé le premier immigré venant d'Union soviétique. Il n'avait que des fausses dents dorées, les voisins l'ont surnommé l'homme aux dents d'or.»

Jean-Pierre : «Enfants, nous habitions à dix kilomètres, à Engis, dans un village, mais nous venions ici en semaine pour aller à l'école. Nos parents nous habillaient ici, dans le magasin «A la Ville de Paris», dont le gérant s'appelait monsieur Waterloo. Nous achetions nos cahiers et nos livres chez Martino, un Italien. Le centre, ce n'était pas Liège, c'était ici.» Aujourd'hui, cette partie de Seraing semble presque déserte. Des ateliers sont vides. Une aubaine pour ceux qui voudraient acheter de grands espaces. Derrière ces bâtiments, on trouve de jolis jardins et même des potagers. «Ce sont les immigrés italiens qui ont redonné vie à la tradition des jardins ouvriers», dit Luc. Ne seraient les fumées des usines, le chuintement insistant des cheminées, les lieux seraient paradisiaques.

Un type du quartier, la quarantaine en short, queue-de-cheval et T-shirt et qui fait visiter des maisons à un autre bonhomme, aborde les frères. «Je vous connais vous, vous avez tourné un film chez moi. Avec Fabienne Babe.» C'était «Je pense à vous», le long métrage qui était plombé par la trop grande présence de Seraing. Un de ces films réalisés bien avant que «La Promesse» inscrive le nom des Dardenne dans le coeur des amoureux du cinéma. Bien avant qu'ils gagnent la Palme d'or au Festival de Cannes de 1999 avec «Rosetta». Cela fait si longtemps qu'ils filment des histoires dans cette ville.

(1) Du nom du pédagogue barcelonais, dont la mort en 1909 - il a été fusillé pour anarchisme par le pouvoir espagnol - avait soulevé un grand mouvement d'indignation dans toute l'Europe, notamment en Belgique.

(source: Libération août 2003)

Demain: Rudy Trouvé à Anvers

de cet environnement, d'errer dans ces rues...»

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