Le matraquage télévisuel publicitaire de cet été a fini par nous l'apprendre inconsciemment: le parc animalier de Planckendael se trouve à Malines. Autoproclamée «Ville des enfants 2004», la cité compte d'ailleurs de nombreuses attractions, dont Technopolis et le Musée du jouet, destinées aux plus petits. A l'ombre culturelle de Bruxelles, la cité ne se limite pourtant pas à ce credo touristique enfantin. Quelques-uns le savent, de nombreux écrivains belges et français parmi lesquels Michel de Ghelderode, Emile Verhaeren, Charles Baudelaire, Gérard de Nerval et Alexandre Dumas y ont admiré les splendeurs gothiques et baroques de ses multiples édifices religieux.

Le guide de Joël Goffin et Jean Lacroix, «Sur les pas des écrivains en Brabant», propose précisément de découvrir Malines et bien d'autres cités brabançonnes, décrites par ces auteurs du XIXe et XXe siècles. Mais la ville est-elle restée, comme l'écrivait Michel de Ghelderode, cette cité «ancienne qui garde de si fiers morceaux» ? Tentative de réponse et vérification sur place.

LE RÊVE ÉVANOUI DE LA STATION

Nous sommes en 1835, le 5 mai plus exactement. La locomotive La Flèche traverse la campagne brabançonne à la vitesse fulgurante (pour l'époque) de 35 km/h. Le gratin de la société belge est à bord du convoi pour inaugurer cette première ligne de chemin de fer du continent européen. Cinquante minutes après son départ de Bruxelles, le train entre dans la station de Malines flambant neuve. Jusqu'à la construction de la gare du Midi à Bruxelles, en 1869, la cité malinoise sera le centre de la toile ferroviaire belge. L'arrivée du train en Belgique cristallise la révolution industrielle alors en marche. Un bouleversement qui inspirera de nombreux écrivains de l'époque, parmi lesquels Alexandre Dumas.

Lors de sa première visite en Belgique, en 1938, l'auteur du «Comte de Monte-Cristo» est frappé par les mouvements de foule à la gare de Malines.

«Quant aux chemins de fer, qui sont à cette heure la grande préoccupation de la Belgique, il faut avoir vu la station de Malines qui forme le centre, pour se faire une idée de l'espèce de fièvre qui s'est emparée de toute la population. (...) Trente, quarante convois arrivent par jour, versant dans le même bassin trente et quarante mille personnes, qui s'entassent un instant sur place, s'emmêlent, se débrouillent, s'élancent dans leurs voitures respectives, et disparaissent par les différents rayons de l'étoile avec la rapidité du vent, pour faire place à d'autres qui s'évanouiront à leur tour (...)».

Si le flux des voyageurs n'a fait qu'augmenter depuis le siècle dernier, les vestiges matériels de cette époque ont eux été réduits en peau de chagrin. Seule une plaque commémorative accompagnée d'une dalle incrustée dans le sol du hall des guichets témoigne discrètement de ce passé glorieux. A l'extérieur, un buste d'Albert Ier et une vieille colonnade (muets de toute indication), se perdent dans un mélange architectural plus utilitaire qu'esthétique. La gare actuelle et l'Albertplein, qui lui fait face, ont été reconstruites respectivement dans les années 50 et 90, ce qui donne à l'ensemble une fragile cohérence.

BEAU, BOIS ET BAUDELAIRE

Et lorsqu'un Thalys traverse la station, on ne peut s'empêcher de retomber dans les brumes du passé pour se demander si l'estomac de Gérard de Nerval aurait tenu le coup à la vue de ce train six fois plus rapide que les locomotives de son époque. Lui qui, lors d'un trajet en train de Liège à Malines parlait de la

«mobilité fatigante de l'horizon, qui oblige bien des voyageurs à se munir d'une sorte de garde vue spécialement inventé pour les chemins de fer».

A une dizaine de minutes à pieds de l'agitation des terrasses gazées par la circulation incessante du rond-point de l'Albertplein, le calme de l'Hanswijkstraat semble annoncer une plénitude toute religieuse. Jouxtant un café branché en pleine rénovation, les murs de la Basilique Notre-Dame d'Hanswijk se dressent dans une composition baroque, fruit du travail de Luc Fayd'herbe, disciple malinois de Rubens. L'intérieur de la bâtisse est surprenant de détails. A commencer par la chaire de Vérité en bois imposante et composée de sculptures complexes.

PLAGE, CIEL ET SAINT-ROMBOUT

Reculés à l'ombre de cette structure de six mètres de haut, des anges et des squelettes de bois aux détails morbides veillent aux confessionnaux de l'édifice religieux. Ce style baroque a fasciné Charles Baudelaire qui, dans «La Belgique déshabillée», s'extasie devant les détails de la Basilique d'Hanswijk.

«Statues coloriées. Confessionnaux, très décorés; (...) Toujours les chaires énormes et théâtrales. La mise en scène est en bois. Belle industrie, qui donne envie de commander un mobilier à Malines ou à Louvain. (...) Les chaires de Vérité. - Très variées. - La vraie sculpture flamande est en bois et éclate surtout dans les églises. - Sculpture non sculpturale, non monumentale; sculpture joujou,. Sculpture de patience. - Du reste cet art est mort comme les autres, même à Malines, où il a si bien fleuri».

Quittant la rue piétonne et commerçante du Bruul (qui croise l'Hanswijkstraat), les échos d'une sono diffusant de la musique techno résonnent sur la Grand Place: un Beach Volley estival et de nombreuses animations pour enfants battent leur plein. Mais l'on aura tôt fait de ne plus y prêter attention car un autre spectacle, architectural cette fois, surprend. Située en arrière-plan de la Grand-Place, la Cathédrale Saint-Rombout s'élève sur près d'une centaine de mètres vers le ciel azuré de Malines. Une beauté gothique brabançonne qui n'a pas échappé à la plume du poète flamand, Emile Verhaeren. «La tour Saint-Rombout se voit à cinq lieues à la ronde. (...) Je ne sache pas de monument plus triomphant. Les jours d'été, quand le soleil le recouvre de haut en bas, il est une beauté à la fois si une et si variée, si forte et si frêle, si massive et si ajourée, que quelles que soient les louanges qu'on lui voue, elles n'arrivent jamais à sa hauteur».

A quelques pas de la Grand-Place, la Keizerstraat conduit le promeneur vers les Palais de Marguerite d'York et de Margueritte d'Autriche (qui transforma Malines en un centre d'art et de culture au XVIe siècle). Toujours dans la même rue, l'église Saints-Pierre-et-Paul rappelle que les jésuites furent aussi présents dans la ville de l'archevêché de Belgique. Cet édifice du XVIIe siècle avait par ailleurs redonné un peu de joie à notre poète maudit, Charles Baudelaire. «J'y ai trouvé (à Malines) une église de Jésuites merveilleuse que personne ne visite. - Enfin j'étais si content que j'ai pu oublier le présent, et j'y ai acheté de vieilles faïences de Delft. Beaucoup trop cher il va sans dire». Peut-être faisait-il là référence à la vieille boutique, «Anthiek Curiosa», située face à cette église, et dont la vitrine laisse entrevoir un bric-à-brac indescriptible d'où l'on devine quelques faïences et vieux bijoux usés...

BIÈRE D'ENFER

Après avoir croisé à chaque coin de rue une présence divine, le parcours du promeneur prend fin près du pont du «Kraanberg», en compagnie du diable. Face à cette construction enjambant la Dyle, la maison des Diables semble se tenir à carreau, surveillée par ses voisines de gauche et de droite, respectivement La maison du Paradis et de St. Joseph.

Michel de Ghelderode a fréquenté cet ancien débit de boisson, actuellement mis en vente. Entre deux parties de cartes et quelques bières, l'auteur écrivit

«Et sempiternellement, les cloches déambulant sur nos têtes, tant de cloches qui roucoulent aux quatre ciels! Je les entends, au fond de ce vétuste cabaret à la façade de bois noirci, maison obscure surchargée de diables précurseurs des plus grimaçants fétiches: je suis en Enfer, et de l'Enfer - ô grâce - on entend les cloches qui apaisent les aigris! Le cabaret d'à-côté se nomme, lui, «Ciel» et la bière y a le même goût qu'en Enfer. Elles me poursuivent, les cloches, jusqu'au vert tracé des anciens remparts, me disent adieu et se brisent comme verre comme je passe sous la voûte de la féodale porte de Bruxelles ouvrant son ogive sur les campagnes brabançonnes». Santé l'ami et bon retour de Malines!

© La Libre Belgique 2004