VISITE GUIDÉE

Rendez-vous est pris devant le Vooruit, temple de la création artistique alternative à Gand. Longue jupe sombre, veste et chemisier élégants, An Pierlé est pile à l'heure ce matin-là. La chanteuse ressemble à une muse charmante, à une actrice flamboyante. Pour sillonner sa ville d'adoption, cette Anversoise d'origine a mis ses bottes de sept lieues.

Très vite, avec elle, le décor est planté: nous voilà plongés en plein conte de fée, un «Alice au pays des merveilles» rempli de lapins pressés et de lieux étranges. Elle entraîne son petit monde dans un parcours romantique et décalé, délicieux comme un bonbon acidulé. Il y a des rires et des frissons, de la légèreté et des profondeurs à risque. Le tout - et c'était une condition sine qua non - accompagnée de son inséparable compère Koen Gisen, guitariste sur la scène, amoureux dans la vie.

Un petit café pour bien commencer la journée. Consciencieuse, l'artiste a préparé du matériel pour aider les lecteurs de «La Libre» à trouver des repères: un petit guide de la ville intitulé «use-it». «Tout ce que j'aime bien s'y retrouve», dit-elle en un français pratiquement parfait, embelli par ce petit accent craquant. Une langue vivante... «C'est un guide alternatif très chouette. Ils ont un site internet, aussi, qui reprend les musées, les salles de spectacles, les cafés... Il y a des parcours...» En vélo? «Ben, si tu veux. Ou de marcher...» Ah, ces sacrées prépositions dans la langue de Molière...

Cela fait six ans qu'An Pierlé habite à Gand. «Je suis venue ici à cause de Koen. Nous nous sommes connus alors que nous travaillions tous les deux au théâtre Victoria. Je jouais dans un spectacle... Comme il vivait à Gand, je suis venue ici... Depuis, on ne s'est plus quittés... Et c'est au Victoria que nous avons enregistré notre premier album. Il y a un jardin très agréable au milieu du bâtiment...» Des notes de saxophone s'évanouissent du lecteur CD dans ce café à deux pas du Vooruit. Une bande son parfaite pour une belle histoire, digne d'un film de Truffaut, parsemée de succès musicaux. Avec ses deux albums et demi, An Pierlé est devenue une référence de la pop belge. Une voix prenante, un piano habité, des textes intimistes, une présence sur scène hypnotisante... Le magazine français «Les Inrockuptibles» la présente comme une «p (i) erle rare qui déchire les frontières et troue les nuages...». Un bel hommage.

SEULE AVEC UN PIANO INSPIRÉ

«Je ne connaissais pas bien Gand avant d'arriver, si ce n'est le Vooruit, bien sûr. C'est curieux de déménager, tu laisses toute ta vie sociale derrière toi, tes amis... Ce n'est pas loin, cinquante kilomètres, bien sûr. Mais ce n'est pas la même chose: tu ne peux pas aller boire un café quand tu veux.» La vie d'An Pierlé est parsemée de ces moments-là. Boire des cafés aux terrasses fait partie de ses occupations préférées. Regarder le temps qui passe et découvrir ces petites histoires qui tisseront plus tard leur toile dans ses compositions. «Curieusement, cela m'a aussi fait du bien de déménager. Ici, je me sens plus à l'aise. Gand m'a plu énormément parce que c'est très beau, c'est plus petit que ma ville d'origine et c'est très accueillant. Il y a un côté village qui dénote par rapport à Anvers où, dans certains endroits, tu es obligée de porter les bons habits, de te comporter d'une telle manière... Je n'ai pas ce sentiment désagréable ici. Pourtant, cela vit beaucoup aussi. Au niveau musical, cela bouge énormément, notamment grâce au festival Boomtown pendant les Gentse feesten. Il y a des jeunes groupes qui iront loin comme Das Pop, Barbie Bangkok, Soulwax... Moi, j'ai de la chance: je peux faire mes répétitions au Vooruit.»

Koen arrive dans sa voiture monospace avec laquelle ils partent en tournée plus souvent qu'à leur tour. D'habitude, le couple privilégie le vélo, mais ce n'est pas toujours possible quand la vie fuse de toutes parts... L'homme d'An Pierlé est responsable depuis une petite année de la programmation pop-rock du Vooruit. Un travail à mi-temps. «Le Vooruit, c'est un lieu qui m'inspire énormément», confie An Pierlé. «Il y a une grande salle avec un très beau piano où je peux travailler seule. Et quand tu en as marre d'être toute seule, tu peux aller au café du Vooruit où tu rencontres toujours quelqu'un.» Son petit rire chatoyant glisse sur la table, tutoie le café gentiment et s'envole comme un ange dans le ciel de nos mémoires revivifiées.

Cap, donc vers le Vooruit. Ambiance feutrée d'une matinée sans spectacle. Il faut allumer les lumières, prendre garde dans les escaliers, ouvrir les portes avec précaution... Soudain apparaît une salle claire au plafond haut et au plancher lumineux. Le piano est caché dans un coin. Il faut le déplacer pour lui rendre son lustre délicat. Alors, les mains de la chanteuse se déposent religieusement et se laissent aller. L'inspiration céleste. Entre deux morceaux, les fenêtres s'ouvrent pour dévoiler un balcon au romantisme puissant. Un cours d'eau. La musique peut reprendre son harmonie. Et découper des sentiments ciselés sur le bord de la ville. «As sudden tears falls...» De beaux moments en concerts jaillissent dans la mémoire, notamment avec l'orchestre de Mons au Cirque royal. Une tranche de vie. «Oh my love/ Cover me /Melting down /Chemistry /High above /Touching your skin /Till the last of the distance /fades in...» Un extrait de «Kiss me».

Pour accoucher de leurs esquisses feutrées, An Pierlé et les siens aiment des lieux intimistes. Leur studio d'enregistrement est installé à la maison, tout simplement. Pour confondre le temps de la création avec celui de la vie.

DES BONBONS À GOGO

Non loin du Vooruit, une étape incontournable pour cette adulte à l'âme d'enfant: la confiserie Temmerman. «Je vous amène chez les bonbons», rit-elle. Ah, ces fameuses prépositions de la langue française (bis)... Sur le chemin, son rire pétille comme celui de l'acteur Tom Hulce dans le «Amadeus» de Milos Forman. En plus discret. En plus aérien. «Ils viennent juste de déménager», dit-elle en évoquant cette confiserie qu'elle apprécie tant. «Le bâtiment est plus fonctionnel, mais l'atmosphère garde quelque chose de suranné. Ils font encore beaucoup de choses à la main.» Des cuberdons artisanaux, des colliers pleins de fantaisie... Pendant un quart d'heure, An et Koen s'amusent comme des enfants gâtés à dévorer des sucreries, à se les échanger d'une bouche à l'autre, à se déguiser en leur compagnie. A vrai dire, An est championne olympique toutes catégories de la transformation et du délire.

Sur le trottoir, en revenant vers la voiture, quelques considérations plus sérieuses. Suit-elle l'actualité assidûment? «Non, mais à certains moments oui, comme quand il y a les élections...» Inévitable question: que pense-t-elle de l'inexorable montée du Vlaams Blok en Flandre? An: «Cela nous touche, bien évidemment.» Koen: «Cela ne m'étonne pas que le Blok monte, même si je trouve ça effrayant. Beaucoup de gens ont l'impression fausse que cela ne fonctionne pas. Et ce n'est pas une question d'intelligence. Or, il y a du bien-être en Flandre pour presque tout le monde.» An: «Mais quand même... Il y a aussi plus de gens pauvres qu'avant. Il faut être social.» N'y a-t-il pas moyen de s'engager en tant qu'artiste? An, encore: «Si tu ne le fais pas de façon vraiment excellente, dans tes textes par exemple, cela peut devenir contre-productif. On ne règle pas cette question en cinq minutes. Je préfère parler de petites choses de la vie qui sont aussi difficiles. Evoquer ce que tout un chacun vit chaque jour.»

L'HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE

L'art comme exorcisme ou thérapie de la vie. Glisser dans les musées pour se comprendre un peu mieux soi-même. An Pierlé apprécie le Smak, l'écrin de l'art contemporain. «Parfois, quand j'ai un peu plus de temps libre, j'adore aller y jeter un oeil.» Mais le lieu qui la touche le plus à Gand est moins connu, c'est le musée du Docteur Guislain, un centre thérapeutique qui conte aux visiteurs l'histoire de la psychiatrie. Et qui accueille aussi de très belles expositions temporaires d'artistes «fous», de photos décrivant les maladies mentales de par le monde... Cet ancien couvent religieux recèle bien des émotions fortes. Créé au XIXème siècle par le docteur Joseph Guislain, il s'agissait d'un lieu nouveau où on libérait les patients de leurs chaînes pour tenter d'améliorer leur sort. Une porte vers la psychiatrie moderne. Dans le musée, pour mémoire, on croise les sinistres machines des traitements d'antan: électrochocs, bains froids... On y découvre aussi le potentiel créateur de ceux qui ont développé par accident une autre vision du monde.

An Pierlé se promène, prend le temps, lit patiemment chaque légende de photo, aimerait rester plus longtemps encore. «Il y a beaucoup de poésie dans toutes ces expressions, hein? Les expositions sont toujours très humaines et pleines de fantaisies. J'en ai vu une consacrée aux livres écrits ou dessinés par les patients. Ça va très loin, parfois.» Les personnes handicapées n'ont pas de tabou, c'est vrai. «Ils créent un monde très cohérent. Pour rentrer dedans, c'est très bizarre. C'est fascinant. Je pense aussi souvent qu'il ne faut qu'un petit déclic et cela peut arriver à tout le monde, à toi et à moi, si tu es sensible à ça... On ne sait pas quelles histoires se cachent derrière ces souffrances.»

La psychiatrie est proche de la création. C'est l'expression spontanée et décisive de ce que l'on ressent au plus profond de son être. «C'est très direct, très fort!», dit-elle en voyant les oeuvres du plasticien Willem van Genk exposées dans une salle du musée. Elles sont composées à partir de boîtes recyclées et, avec un regard singulier, s'inspirent de son amour des voyages lointains. Plus loin, d'effrayants animaux empaillés font sourire le couple. «Nous en avons à la maison. On aime bien les choses bizarres. C'est pour cette raison que l'on adore les musées des sciences naturelles aussi...» Pour s'en convaincre, il faut encore voir le temps que tous les deux passent à s'ausculter devant des miroirs déformants. Encore une fois, An est championne olympique de la discipline. «Ce n'est pas une mauvaise idée pour notre prochaine pochette de disque...» On retient, on retient...

Il est temps de partir à Bruxelles pour continuer le travail. Nouer des contacts pour envisager un soutien des autorités flamandes. «A côté des concerts, il y a toute la gestion administrative que l'on ne voit pas...» Songeuse, alors que la voiture de tournée fuse sur le tarmac, la chanteuse s'interroge. «Il y a des trucs évidents que je n'ai jamais été voir à Gand. L'Agneau Mystique de Van Eyck, par exemple. Pourtant, c'est de l'Histoire. Mais je n'ai jamais été... Pourtant, cela vaudrait la peine... Un jour...»

Elle évoque ces voyages qui lui manquent, ces tournées au cours desquelles elle ne «voit rien», ce choix très fort qu'elle a fait de tout consacrer à la musique. «C'est mon but dans la vie!» Et quand le rythme s'apaise un peu, il y a du temps pour le silence et la paix. Avec les concerts, An et Koen sont absents de chez eux un jour sur deux. «Alors, parfois, c'est trop super d'être à la maison et de lire un livre. Sur le toit...» En bordure de la ville...

Demain: les frères Dardenne à Seraing.

© La Libre Belgique 2004