VISITE GUIDÉE

Au lendemain de la nouvelle déferlante du Vlaams Blok en Flandre et à Bruxelles, Sam Touzani est atterré. Ses amis aussi, qui n'arrêtent pas de faire sonner son portable. Le comédien, chorégraphe et metteur en scène belge d'origine marocaine, qui fut aussi homme de télé, est en train de répéter chez lui, avec Bernard Breuse, «One human show» qu'il va interpréter à Avignon après avoir connu le succès que l'on sait en Belgique.

Son nom «de scène», l'intéressé ne l'a guère édulcoré puisqu'il se prénomme Sami (pour Hassan). Suivent Boulaadas, Amziane, Ahmadi, Benfarès: ses quatre autres prénoms - comme autant de tribus berbères - qu'il énumère non sans fierté. Sam Touzani est l'avant-dernier des sept enfants que Mohamed a eus avec Rhama. Si quatre de ses frères et soeurs sont nés au Maroc, lui et deux autres ont vu le jour à Bruxelles. Une ville qu'il n'a jamais quittée

- si ce n'est pour quelques années d'infidélité à Aiseau-Presles (près de Charleroi). Un de ses fils ayant connu la toxicomanie, sa mère craignait que ses autres enfants ne tombent dans le même schéma; elle a alors décidé d'émigrer.

Si beaucoup de ses potes ont rejoint Paris, Sam Touzani ne voudrait, pour rien au monde, quitter Bruxelles. «Je vais souvent à Paris, mais je ne retrouve pas là-bas ce côté zinzin, grand asile où tout est permis.»

LA PLACE DU «NON, PEUT-ÊTRE?»

De l'impasse du Rouliez (près de la porte de Flandre), où il a passé toute son enfance, au Théâtre de Poche, en passant par la place du Jeu de Balle et la Grand-Place: Sam Touzani a retenu quatre lieux qui l'ont imprégné. Mais il aurait voulu convoquer également la Monnaie ou la basilique de Koekelberg. La route n'est jamais droite...

En une des rares fins d'après- midi véritablement estivales du mois de juin, le soleil se couche sur les façades de la place du Jeu de Balle. «On se trouve ici dans un endroit qui symbolise le plus pour moi le «echte brusseler». Moi, je l'appelle la place du «Non, peut-être?». J'y ai acheté plein de bibelots, des bouquins, des petits meubles. Dès que j'ai besoin de costumes un peu «spec'» pour les comédies musicales que je mets en scène, c'est ici que je me les procure. Au fil des années, j'ai perçu une évolution dans la manière de vendre. Des commerçants d'origine maghrébine se sont mêlés aux Marolliens et ces derniers se sont inspirés de leur manière de vendre: quand peut-on négocier, quand faut-il refuser, quand envoie-t-on paître l'acheteur? Au début, il y avait des clivages, puis tout cela s'est un peu mélangé, ils se sont intégrés les uns aux autres.»

Observateur, Sam Touzani ne manque pas de repérer quelques énergumènes couchés sur un banc, en train de «babbeler». «Ils me donnent l'impression d'être les griots d'Afrique, ils sont la mémoire vivante de Bruxelles.» Chassez le naturel...: le jeune comédien ne peut s'empêcher de faire son petit sketch en direct live, avec toute la tendresse et le respect qu'il a pour cette communauté. «C'est fabuleux, c'est convivial. On est dans l'humanité ici. C'est sans doute pour cela que cela m'a très tôt touché.» Quand des amis étrangers lui rendent visite, deux lieux font inévitablement partie de son programme «touristique»: la Grand-Place et... les Marolles. Et l'homme de comparer: «Entre le clinquant et l'histoire, d'une part et la sincérité et l'authenticité, de l'autre.»

Impasse du Rouliez - au bout de la rue de Flandre, côté canal - la maison où Sam Touzani a séjourné enfant ne manque pas d'allure, même si elle est en pleine réfection: tout en architecture flamande du 16e siècle, avec un oeil-de-boeuf animant son pignon et une entrée porte cochère. On imagine aisément le petit Sam, en courtes culottes, gambadant dans les nombreuses pièces - ses parents louaient les 1er, 2e et 3e étages. On l'imagine d'autant plus aisément que l'homme est intarissable aussi bien pour décrire sa maison que pour évoquer son quartier. Que ce soit le rez-de-chaussée, occupé par les meubles Philips, propriétaires du bâtiment, ou le restaurant voisin où officiait, aux cuisines, Madame Josée - restée longtemps en contact avec les Touzani. «La famille Philips était très riche, ils avaient des meubles un peu partout en Belgique. Ils étaient très gentils avec nous. Lorsque mes parents ne pouvaient pas payer le loyer, ils étaient conciliants.»

QUARTIER POPULAIRE

«Evidemment, pas mal de choses ont changé, mais c'est resté un quartier populaire», constate notre guide d'un jour. Du côté des indécrottables, dernières vieilles enseignes bruxelloises toujours en activité, la boulangerie Vandekerckhove et «Le palais du cache-poussière». «C'est ici qu'on a acheté mon tablier d'uniforme quand j'étais au lycée royal Gatti de Gamond», sourit Sam Touzani. Un peu plus loin, la déception est au rendez-vous. «Là, au coin, se trouvait le meilleur restaurant bruxellois de moules-frites. Un endroit réputé, sans enseigne, un peu crade, dont on ressortait les vêtements imprégnés. On y mangeait admirablement bien: des frites coupées à la main, cuites à l'huile. Fraîches, quoi», raconte le connaisseur en pénétrant dans le lieu qui n'a conservé du passé que le carrelage bleuté.

Au gré des pavés - pour les trottoirs qui n'ont pas encore été restaurés - la balade se poursuit. Sam Touzani veut absolument se rendre à la rue de la Cigogne. Mais, de nouveau, sur la route, un impondérable. «Ma mère a travaillé un petit temps ici. On voit un vieil autocollant Leonidas, mais je me demande si, à l'époque de ma mère, ce n'était pas une autre chocolaterie. Je vais vous montrer un truc que personne ne savait que je faisais», confie le cachottier. «A l'époque, derrière cette petite plaque en fer, il y avait des tuyaux remplis de chocolat qui aboutissaient dans des citernes. Au niveau des joints, le chocolat débordait et on allait le gratter.» Voilà sans aucun doute l'origine de son attirance quasi immodérée, qu'il avoue depuis lors, pour la fameuse substance!

Nous voilà rue de la Cigogne. Plutôt une ruelle, presque une impasse puisqu'il a fallu faire le tour du pâté de maisons pour y pénétrer, la grille côté Flandre étant fermée. Maintenant que toutes les petites maisons ont été rénovées, l'endroit a plus d'un charme dans ses briques. «Déjà, à l'époque, on se serait cru dans un autre univers. Cela me rappelle la Méditerranée.» Peut-être les médinas du Maroc, un pays où Sam Touzani n'est plus retourné depuis 1989, l'artiste ne voulant pas cautionner un régime qu'il considère comme anti-démocratique.

Afin de rejoindre la Grand-Place, le plus court chemin serait sans doute le souterrain dont Sam Touzani avait mentionné l'existence en nous décrivant sa maison d'enfance. «En dessous du lampadaire, il y a une porte qui donne sur des escaliers. Et de là, il y a un chemin. On est en dessous de la ville. L'axe est rectiligne qui mène à la place Sainte-Catherine, à la Bourse et à la Grand-Place.» Pour l'heure, un crochet s'impose par le café Le Walvis, au coin des rues Dansaert et de Flandre. Quand on pénètre à l'intérieur et que l'on slalome entre les tables, à l'écoute des différents idiomes pratiqués, on a l'impression de tourner le bouton de fréquence d'une radio. «Ici, on rencontre vraiment Bruxelles: des néerlandophones, des francophones, des communautés issues de l'immigration», relève Sam Touzani, décidément sensible au brassage des cultures et à la topographie des lieux. «A l'époque, le bas de la rue Dansaert était déjà un quartier à densité immigrée et cela n'a fait qu'amplifier. Nous, nous allions faire la plupart de nos courses chez des néerlandophones et chez un épicier que tout le monde surnommait le Belge. C'est dire...»

LA ROSE BLANCHE DES PHILOSOPHES

En remontant la rue Antoine Dansaert vers la Bourse, les enseignes se font beaucoup plus élégantes. On se rapproche d'un lieu hautement touristique que Sam Touzani qualifie «d'une des plus belles places au monde». Et de faire le tour de «cette espèce de boîte à musique. Comme si tout avait été fait pour la circonstance. C'est beau, c'est vraiment beau. Une place dégagée de tout, libre d'accès. Où l'on peut s'asseoir par terre, sur du vrai pavé», s'émerveille notre pilote.

Sam Touzani épingle «La Rose blanche», où tous les dimanches ont lieu des cafés philo. Une adresse où les gens se rendent pour réfléchir. Un endroit qu'il fréquente, à l'instar du Greenwich, une à deux fois par mois. Celui qui a connu des maisons sans salle de bain et des chauffages au charbon s'est un jour dit: «Je suis né pauvre et je n'ai pas envie de mourir pauvre. Pour cela, je me suis d'abord, je crois, préoccupé d'un confort intellectuel: penser par moi-même, réfléchir par moi-même. Je suis un libre-penseur, un électron libre. Et je me suis dit que le meilleur moyen de le rester, c'était d'être indépendant économiquement. J'ai fait en sorte de vivre dans une espèce de confort. Je ne suis pas un bourgeois dans l'esprit, mais je suis à l'aise.»

Après un détour par het Kelderke - «le meilleur restaurant typiquement bruxellois» -, le moment est venu de rallier le Bois de la Cambre, direction Théâtre de Poche. «Un lieu de création et de perversion (rires) très très important pour moi», insiste le comédien et metteur en scène, qui créa, ici, encouragé par Roland Mahauden, son «One human show». «Toutes les créations du Poche me parlent, m'interpellent. Que ce soit «Allah n'est pas obligé», «Trainspotting» ou «Le journal de Zlata». Tout d'un coup, je me dis que Roland Mahauden remplit sa fonction de directeur de théâtre. Pour moi, excusez-moi l'expression, c'est un type qui a des c.... Il appelle un chat un chat, n'aime pas la langue de bois et encore moins la chape de plomb. Et donc, je pense que cela fait avancer la société.»

Avec des personnalités de ce genre - Mahauden ou Touzani -, Bruxelles restera une porte ouverte vers le monde et vers les cultures.

Demain, Nicolas Ancion à Liège

© La Libre Belgique 2004