PROMENADE

L'une des séquences du scénario initial des «Convoyeurs attendent», premier long métrage de Benoît Mariage, comportait des péniches glissant sur la Sambre. Elle aurait parfaitement trouvé sa place dans le paysage urbain post-industriel carolo magnifiquement rendu par l'oeil avisé du photographe et réalisateur belge. Et pour lui, elle aurait représenté bien plus qu'un simple élément du décor. «C'est ici, dans cet appartement de la rue des Brasseurs où j'ai habité quelques années quand je travaillais à Vers l'Avenir, que j'ai commencé à écrire Les Convoyeurs attendent », explique Benoît Mariage, indiquant le dernier étage d'une belle bâtisse ancienne donnant sur le quai de halage, face à la colline verte de la Citadelle. «Voir une rivière - la Sambre - et des bateaux, de chez soi, cela favorise l'imagination. J'aimais regarder passer les péniches. Un jour, j'en ai vu une avec un parc d'enfant au milieu, une femme qui faisait sécher son linge et son mari, à l'autre bout, lui parlant au micro. Ces images, qui m'ont rappelé le film L'Atalante de Jean Vigo (1934), le Rimbaud du cinéma, m'ont touché, inspiré.» Il tournera dans la région de Charleroi «que la Sambre relie à Namur».

Petit arrêt au dit appartement de la rue des Brasseurs, au coeur du vieux Namur, dédale de rues piétonnes à l'ombre des grandes maisons, le quartier où se concentrera cette visite très personnelle. Passé le porche, on découvre avec surprise une jolie cour intérieure que se partagent les locataires, baignée de lumière, égayée par des hortensias, des chats, quelques tables et chaises, un barbecue, un bel escalier et un balcon de bois. Un de ces jardins secrets dans la ville qu'affectionne le réalisateur. Il est vrai que la maison est décidément chargée de souvenirs: «Un jour j'ai trouvé une connaissance endormie devant ma porte. Elle m'attendait. Elle est entrée et n'est plus jamais ressortie. C'est ma femme.»

EN VILLE POUR TRAVAILLER

C'est à quelques mètres de là, dans un grenier de la belle demeure occupée par le Festival du film, que Benoît écrit actuellement son prochain long métrage, s'imposant ainsi un

«horaire de fonctionnaire», la césure avec la campagne où il vit désormais avec sa famille, à Lustin. «Ici, je retrouve l'ambiance de ma première écriture presque dix ans après Les Convoyeurs, je me sens très bien pour travailler. Namur, ville calme, me convient bien», ajoute- t-il, en retournant au quai de halage, celui-là même qui lui permet aussi de rallier Lustin à Namur en vélo, avec son fils. «L'arrivée vers Namur est très belle, du côté de La Plante.»

Un peu plus loin, il s'arrête sous une magnifique loggia de fer d'où s'échappe un arbre touffu, en surplomb du quai. Talentueux conteur, Benoît Mariage nous replonge dans son adolescence. A seize ans, épris d'une amie d'école et déjà mordu de photo, il réalise le portrait de la belle et une volée de tirages plus ou moins contrastés, qu'il épingle au mur de la cave où est installé son petit labo. Avec le temps, la cave reprend ses fonctions, se remplit de brol et les photos tombent dans l'oubli. Jusqu'au jour où, vingt ans plus tard, un chauffagiste venu réparer une panne, remonte de la cave tout ému: «Je peux l'emporter? C'est la plus belle photo de ma femme que j'ai jamais vue.» Le couple habite la maison à loggia qu'admirait Benoît...

JAMBES, BRUXELLES, NAMUR, LUSTIN

A deux pas, un petit pont fleuri enjambe la rivière vers le Parlement wallon. En traversant ensuite la Meuse, on arrive à Jambes.

«C'est là que j'ai passé mon enfance. Moins beau que Namur, mais plus chaleureux, plus populaire.» Benoît rejoint la capitale pour ses études. «C'est très bien quand on est étudiant: si tu veux manger un spaghetti à 2 heures du mat', c'est là qu'il faut être, pas à Namur... Mais on y manque d'air. Et ici je connais les petits commerçants, le libraire du coin, c'est une ville chouette pour se promener avec des enfants.»

Son diplôme de caméraman de l'Insas en poche - qui le mènera d'abord vers l'émission Strip-tease -, il viendra habiter à Namur, de 25 à 33 ans. C'est l'époque où il travaille six mois par an comme photographe au quotidien «Vers l'Avenir», véritable institution à Namur, les six autres étant consacrés à la réalisation de films, documentaires dans un premier temps. «En tant que photographe pour la presse régionale, j'ai arpenté Namur dans tous les sens, je me suis fait un patrimoine d'expériences, d'images...» Place et cathédrale Saint-Aubin, par exemple, ce serait quoi? «La balle pelote du gouverneur, les combats d'échassiers pendant les fêtes de Wallonie, les ordinations qui m'ont toujours impressionné...» «Je garde un très bon souvenir de cette période, de grands événements comme les courses cyclistes. Evidemment, quand tu en es à ta huitième Cavalcade d'Auvelais, tu te lasses un peu... Mais l'ambiance entre collègues était très bonne.»

A Lustin, il retrouve la vie de village qu'il a connue petit, «le plaisir des kermesses, et surtout la nature: j'en ai besoin, je suis quelqu'un d'assez contemplatif». Et puis Namur n'est qu'à une dizaine de kilomètres. «On y retourne souvent. Moi qui aime cuisiner, j'adore aller au marché le samedi matin, les odeurs, le rapport direct aux aliments, les artisans...»

Retour dans les petites rues du vieux Namur. Benoît Mariage se fait héler par Jean, patron du café «Le Collège» qui, vérification faite, n'est pas près de perdre son titre de «rire le plus marqué de Namur». En face, notre guide marque une pause devant l'église Saint-Loup. «C'est, selon moi, le plus beau monument de Namur. J'aime les églises baroques, dit-il. J'ai aussi une anecdote à son sujet. Un photographe, PierreDandoy, passionné de nus, y a photographié une danseuse... Je n'ai jamais su ce qu'il avait dit à l'abbé pour obtenir la clef, mais cela a donné un livre magnifique. C'est un artiste incroyable. Assez atypique de cette ville plutôt conformiste et bourgeoise, comme le fut aussi Félicien Rops.»

C'est dans la même église Saint-Loup que Baudelaire, lors d'une de ses visites à ce dernier, fut pris d'une crise d'aphasie, au pied du confessionnal... «Drôle d'histoire, non?» raconte Eric Brogniet, directeur de la Maison de la poésie, située rue Fumal, jadis endroit «chaud» où les artistes «maudits» festoyaient. «Henri Michaux a habité tout près. Il y en a, de grands fantômes, dans ce quartier!»

UN HAVRE CULTUREL DANS LA VILLE

La Maison de la poésie, bel hôtel de maître du XVIIIe

siècle, recèle un autre endroit magique que Benoît Mariage aime faire visiter. A cette époque de l'année, la cour est investie par des tréteaux et gradins pour un spectacle en plein air auquel participent sa femme (scénographe) et son beau-père (metteur en scène): cette année, on y donne «Fracasse». «C'est un havre de culture au coeur de la ville, avec un côté brut, sauvage que j'aime», commente encore Benoît Mariage, montrant les murs de brique qui entourent la scène.

Un îlot-jardin en lien avec le musée Félicien Rops récemment rénové, le musée De Groesbeeck-Decroix et l'ancienne école des bateliers, au total un large espace qui pourrait un jour être ouvert au public, avec une communication vers les quais. Les pensionnaires du foyer de mères célibataires qui jouxte la cour se procurent le texte de la pièce, suivent de près les répétitions et assistent à la première: «Un éveil à la culture plutôt sympa». «On perçoit aussi les bruits de la ville, de la vie, des télés, de scènes de ménage, pendant la pièce...»

Notre guide-artiste traverse le jardin où se côtoient un saule pleureur et un jeune pommier, direction l'ancienne école des bateliers - «c'est marrant, on reste dans les péniches». De grandes fleurs rose foncé envahissent la cour de ce long bâtiment abandonné, recouvert de tags multicolores. «C'est là que j'ai répété pour mes premières fictions - notamment pour le court métrage Le Signaleur -, avec Benoît Poelvoorde, Olivier Gourmet... Ben y a même répété sa première pièce à quinze ans. On se dit que ce lieu nous a porté chance.» Le réalisateur rêve de voir l'ancienne école rénovée et reconvertie en espace culturel. «Ce serait magnifique d'y organiser des ateliers pour les ados. Dans ce monde d'obésité culturelle (il y a tellement de choses à voir), il est important que chacun ait l'occasion de retrouver sa part de créativité active.»

Il semble cependant que le bâtiment soit déjà condamné par un hôte indésirable: la mérule. Un tagueur l'a compris: il a peint des silhouettes blanches qui semblent s'échapper par les fenêtres. Et puis il y a cette phrase, qui résiste aux intempéries: «Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait.»

«C'est joli, réagit Benoît Mariage. Et cela convient bien au cinéaste qui se lance dans son premier long métrage. Le deuxième est plus difficile à réaliser, parce qu'on sait ce qui nous attend, on connaît les enjeux. Il paraît que le second saut en parachute est aussi plus difficile que le premier...»

NAMUR, VILLE DE (FILMS DE) PROVINCE

A propos de cinéma, on tourne peu de films à Namur...

«C'est une ville typée, où l'on tournerait plutôt un film de province à la Chabrol qu'un film nécessitant un univers très urbain, pour lequel on préfère Liège ou Charleroi, plus grandes, tentaculaires, avec un paysage industriel», analyse le cinéaste. Verra-t-on Benoît Mariage réaliser un film sur Namur, comme Tom Barman l'a fait sur Anvers avec «Any way the wind blows» ? Pas dit du tout. Il n'est certes pas impossible qu'il tourne «quelques petites séquences à Namur» comme il l'a fait pour «L'Autre» : pour des raisons pratiques avant tout. Car «le territoire qui m'intéresse, pour l'instant, dit-il, c'est l'âme humaine. Pour le prochain film, je ne me pose pas la question du décor. De toute façon, je trouve que les paysages naturels offrent plus de miroirs de l'état psychologique des personnages...»

«Je vais là où les histoires me conduisent, je n'ai pas de fantasme par rapport à un lieu.»

la voir rénovée en espace culturel.

© La Libre Belgique 2004