Marronnier, arbre-horloge

Voyages

FRANÇOISE RAES

Publié le

EVOCATION

C'est avec en tête, le nom inquiétant du marronnier de Boirs -appelé l'Arbre au Gibet- que l'on arpente la petite route de campagne qui grimpe au sommet de la colline. Là, pousse, vertical, ce vieux spécimen au nom terrifiant. Le marronnier, dit-on, serait une créature du diable. Le malin, raconte la légende, aurait voulu en faire une copie vénéneuse du châtaignier. Que fait ce marronnier solitaire, dressé là comme un souvenir d'ailleurs? Ne devrait-il pas être en bonne compagnie dans une allée de parc, protégeant les bancs de son ombre épaisse? Sa silhouette écartelée par un orage violent, occupe le plateau de sa robuste étrangeté. Son épais feuillage contraste sur ce plateau abandonné aux champs et balayé par une pluie d'été. Ses énormes branches partent en bouquet vers le ciel comme une incantation.

En Allemagne, à Hitzacker, près d'Hambourg, un marronnier planté au début du XVIIIe siècle, couvrait de sa ramure sept cents mètres carrés. Sur ces branches maîtresses, presque horizontales, on installait un plancher sur lequel on pouvait danser. La tradition locale raconte que cet arbre à danser aurait été planté à l'envers par une sorcière. La partie visible serait en fait ses racines. Malgré la solitude du spécimen de Boirs et malgré son passé d'arbre de justice, les blessures qui strient le pied du marronnier inquiètent.

POÉTIQUE ET BAROQUE

Au loin déboule une machine agricole dont les dimensions monstrueuses débordent de part et d'autre de la route : une usine à petits pois qui ne craint pas l'arbre du diable et qui, peut-être, l'a griffé sans même y prêter attention. Ainsi l'usine va-t-elle à travers champs écossant et nettoyant des petits pois, avec une célérité telle qu'on imaginerait sans peine qu'elle accouche de boîtes de conserve. Alors la crainte de l'arbre à la silhouette étrange et au nom inquiétant se mue en frayeur absolue pour une agriculture infernale. Et de ramasser une coquille verte et piquante déjà ouverte pour en voler les marrons luisants et les mettre en poche. Deux marrons sur soi font passer le mal de dent, peut-être feront-ils aussi passer le mal du temps?

Si l'arbre de Boirs par sa fonction ancienne d'arbre de justice et sa silhouette à la fois poétique et baroque, fascine, le marronnier d'habitude souffre de sa terrible banalité: tout le monde a un jour vécu à côté d'un marronnier: dans un square, en bordure d'un parc ou d'un chemin... Malgré ce que nous dit Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, le marron n'est pas le mâle de la châtaigne! Cet arbre banal n'est pourtant pas celui que l'on croit: son nom prête à l'erreur et son implantation en Europe occidentale est encore pleine de mystère.

Sa silhouette pourtant familière a envahi nos paysages seulement depuis peu. Les Celtes ne l'ont pas inscrit à leur calendrier et les traités de botanique indiquent la date de 1576 comme arrivée du premier marronnier en Europe. C'était à Vienne. Charles de l'Ecluse, botaniste français des jardins impériaux, le nomma marronnier d'Inde persuadé qu'un arbre aussi original devait venir d'une contrée aussi exotique. Mais il provenait en fait de graines rapportées de Constantinople.

Au XIXe siècle les explorateurs parcoururent l'Inde à la recherche du marronnier mais ne le trouvèrent pas si ce n'est dans les montagnes des Balkans et dans les forêts du nord de la Grèce. Les récentes découvertes des archéologues et des paléontologues qui ne cessent de remuer le sol, montrent la présence du marronnier en Europe dès l'époque médiévale (XIIe siècle) sans encore pouvoir expliquer comment il a pu vivre caché des hommes pendant plusieurs siècles.

ARBRE HORLOGE

Aussi régulier qu'un métronome, le marronnier, en voisin banal de notre quotidien, marque le passage des saisons aussi sûrement qu'un calendrier de jardinier. Il suffit de nous tourner vers lui pour sentir la petite musique du mouvement perpétuel qui rythme le passage du temps: à l'heure où il fait encore froid et que l'hiver hante d'un teint rosi les joues fraîches des passants, le marronnier expose aux frimas ses gros bourgeons avec l'assurance du printemps prochain.

Quand on n'a pas encore osé ôter le gilet pour se balader les bras nus, le marronnier, lui, expose ses feuilles toutes neuves au temps de mars. Dans la chaleur de l'été, ces dernières abriteront un banc où il fera bon s'asseoir. Fin août, les marrons -trésors enfantins que l'on polit pour les faire briller en s'émerveillant que la nature puisse inventer d'aussi jolies choses- rappellent que le calendrier scolaire commence en septembre, tout comme l'automne. Quelle différence, me direz-vous, avec les autres arbres? C'est que le marronnier, indique, avec une régularité sans faille le passage des saisons. Des observations menées au parc de Saint Maur près de Paris entre 1930 et 1969, ont montré que la floraison du marronnier n'avait présenté, en trente ans, qu'un écart moyen de six jours autour du 27 avril!

Les Suisses ne s'y sont pas trompés. A Genève, l'attention portée aux marronniers est une institution. Dans ce canton, ce n'est ni l'arrivée des hirondelles ni la position de la terre par rapport au soleil qui annonce le printemps mais bien la feuillaison des marronniers, plus particulièrement d'un marronnier désigné par le Conseil d'Etat. Ainsi depuis 1818, le secrétaire général du Parlement, nommé par le gouvernement, appelé sautier de la République, est-il chargé de scruter les bourgeons d'un marronnier pour noter avec la plus grande précision le jour de l'éclosion de sa première feuille. Chaque année, l'événement est annoncé à la une des journaux et une fête est organisée pour les enfants. Il y a eu, depuis 1818, trois marronniers officiels plantés sur la promenade de la Treille en pleine vieille ville. A noter que cette promenade s'enorgueillit d'avoir le plus long banc du monde mais c'est une autre histoire.

JARGON JOURNALISTIQUE

Dans son petit ouvrage consacré à cette essence, Nathalie Tordjman explique comment le marronnier est entré dans le vocabulaire des journalistes :

«Au début du XIXe siècle, les Parisiens observaient l'éclosion de la première feuille d'un marronnier situé dans les Tuileries. L'événement avait régulièrement lieu le 20 mars, date anniversaire du printemps mais également du retour de l'île d'Elbe de Napoléon Ier. Chaque année, le très régulier marronnier des Tuileries faisait l'objet d'un petit article dans les journaux. Depuis cette époque, un «marronnier» est resté dans le jargon journalistique un événement sans surprise sur lequel on peut titrer chaque année à la même date.»

Le marronnier -arbre sans surprise planté dans la cour d'école ou en rang d'oignons le long d'une allée verte, modèle idéal pour une leçon de choses de botanique- émeut malgré sa familiarité à nous entourer. Arbre de fière allure, le marronnier échappe aux ardeurs cruelles des élagueurs, sa silhouette naturelle n'est pas loin de ressembler à celle d'un chêne, solitaire dans le paysage, il nous renvoie -malgré son bois cassant- l'assurance de son tempérament solide. Et Nathalie Tordjman de citer Pierre Lieutaghi, cet amoureux fou des plantes : «Un jour, je me suis aperçu que les arbres étaient des vivants, que même ces marronniers noirs en robe de fer, estimés des caniches, bien fidèles à leur devoir saisonnier d'éparpiller sur les trottoirs une lumière convenable au front des passants pâles, de fournir aux écoliers d'octobre une bonne provision de projectiles vernissés, que ces pauvres arbres, un jour rêvés en boules de papier mâché dans une maquette d'urbaniste, en savaient long sur les intentions du soleil.»

Le marronnier ne ressemble à aucun autre arbre. Il est familier sans que l'on ne le connaisse vraiment. Peut-être en ouvrant des narines curieuses alors qu'il vient de fleurir ou en touchant du bout des doigts l'écorce burinée d'un vieux spécimen, racontera-t-il une autre histoire que celle que nous avions imaginée pour lui.

En savoir plus:

- «La mémoire des arbres. Une petite histoire des arbres remarquables et des hommes en Wallonie», Benjamin Stassen, 2 tomes, éd. Racines.- «Le Marronnier», Nathalie Tordjman, coll. «Le nom de l'arbre», Actes Sud.

© La Libre Belgique 2004

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