VISITE GUIDÉE

Les hauteurs de la Citadelle offrent un panorama imprenable sur Liège. Les bruits de la vallée escaladent la colline dans un grondement sourd qui s'estompe à mesure que l'on s'approche du sommet. Vue de là, Liège est une marmite, dans laquelle les ingrédients - les gens, les lieux, l'histoire... - bouillonnent et se mélangent. Au beau milieu coule la Meuse, la surface ridée par des péniches nonchalantes. Sur les quais réaménagés, Liège respire, entre deux rives. Les clochers, de St-Barthélemy, St-Paul, St-Jean ou St-Pholien, pointent fièrement vers le ciel, comme pour faire la nique aux immondes tours de bétons et d'acier, ziggourats des temps modernes, qui insultent le paysage.

Nicolas Ancion est un habitué du lieu, où il vient de temps à autre observer sa ville. Le spectacle qu'il a sous les yeux l'enchante... autant qu'il le désespère. «La Tour Simenon, passe encore, c'est l'oeuvre de privés, mais la cité administrative... Un bâtiment de la Ville !», soupire-t-il. «Avec ces tours, on n'aperçoit même plus que Liège est la ville aux cent clochers».

Liège est la ville qui l'a vu naître, «un détail important pour ceux qui connaissent, et pas un défaut suffisamment grave pour le taire ici» explique-t-il à l'intention des visiteurs de son site Internet. Troisième d'une famille de quatre enfants (deux soeurs, un frère cadet, Laurent), il a grandi au n°3 de la rue Hocheporte, où ses parents tenaient un théâtre de marionnettes. C'est également à Liège qu'il a décroché sa licence de philologie romane. Et c'est toujours à Liège qu'il a été pris de la fureur de lire, puis d'écrire. A 33 ans, cet auteur prolifique, fils naturel de Vian et de Perec, compte déjà à son actif quatre romans, des recueils de poèmes et de nouvelles et une pièce de théâtre, fruits d'une imagination fertile et d'un humour iconoclaste, affranchis des contraintes du réalisme et de la cohérence. De lui, son confrère Didier Van Cauwelaert dit un jour dans nos colonnes qu'il était « le jeune auteur belge que la France devrait s'arracher».

«A présent, j'arrive à écrire sur Bruxelles, mais mes trois premiers romans (1) c'est Liège, de manière explicite ou tacite» confie Nicolas Ancion. Il a quitté Liège pour Bruxelles, puis Bruxelles pour Madrid, avant de revenir s'installer à Liège, sur les hauteurs de Naniot, en octobre 2002, par souci, entre autres, d'élever ses deux enfants dans un environnement francophone.

UN TROU ENFIN COMBLÉ

Retour au centre. Le soleil est enfin arrivé au rendez-vous fixé par l'été. Les Liégeois ne lui tiennent apparemment pas rigueur de son retard. Sous la protection du perron et des magnifiques façades XVIIIe, ils s'attablent aux terrasses de la place du Marché, face la Violette, siège du pouvoir communal. La place Saint-Lambert est à un jet de pierre. Liège, visiblement, n'en finit pas de se remettre du passage précédent du Tour de France. Sur la façade du Palais des Princes-Evêques, une banderole annonce le grand départ liégeois, alors qu'à cette heure, les coureurs souffrent mille morts dans les Alpes. «Sans doute le type qui devait donner des instructions aux ouvriers communaux pour enlever la banderole est-il parti en vacances », ironise Nicolas Ancion.

Après 30 années de chantiers, de fouilles, d'errements et de gabegie, la place est enfin redevenue l'endroit où bat le coeur de Liège. Nicolas Ancion se rappelle, amusé, le responsable de la communication de Maastricht, originaire d'Hasselt, qui lors des états généraux de la culture et du tourisme, avait déclaré, pince sans-rire: «Pour les Flamands, Liège, c'est le trou de la place st-Lambert. Vous l'avez bouché, quelle erreur !»

Si le résultat le satisfait globalement, Nicolas Ancion regrette que la restauration de la façade du Grand Bazar et les travaux du nouveau passage Gérardrie laissent, une fois encore, un goût d'inachevé. «Je suis un enthousiaste de Liège, même si quand je vais à Maastricht, j'ai un peu mal au coeur.» Un professeur de l'université de Liège disait des cités mosanes qu'elles étaient des jumelles dont l'une, Liège, avait le malheur d'être moins belle que sa soeur. «Liège a des circonstances atténuantes, comme celle d'avoir été rasée par Charles le Téméraire, en 1468, mais on a aussi eu le malheur d'avoir des ministres et de l'argent. Le PSC et les libéraux, ont fait venir l'autoroute jusqu'au coeur de la ville, ont fait construire les voies rapides. On s'est lancé dans le modernisme à l'heure où il déclinait. Puis sont arrivés le choc pétrolier de 1973 et la crise. Plein de projets sont restés en rade». «C'est comme le campus universitaire du Sart Tilman, planté sur les hauteurs boisées de la Cité ardente, poursuit-il. A l'époque, on a réfléchi à l'Américaine. Mais on n'est pas en Amérique où tout le monde se déplace en voiture.» Résultat des courses: dès la fin des cours, le campus n'est plus qu'un immense vaisseau fantôme déserté par ses occupants. «Heureusement, j'ai eu la chance de faire mes études place du 20 août, où se trouve la faculté de philosophie et lettres. Les villes sont faites pour y vivre, y étudier, y manger, y boire, y faire des rencontres. »

LIRE, PUIS ÉCRIRE

La bibliothèque des Chiroux à l'étrange architecture cylindrique, que l'on rejoint en empruntant la commerçante rue Saint-Paul est un autre lieu qu'affectionne tout particulièrement l'écrivain. «C'est un outil formidable. Une bibliothèque générale, libre d'accès et gratuite. Et en même temps un endroit de recherche pour les universitaires, grâce à ses fonds incroyables.» Plus jeune, il l'a fréquentée avec assiduité, «parce qu'on ne peut pas devenir écrivain sans avoir lu soi-même». Il y revient pour écrire, à la plume. «J'adore écrire dans les lieux publics. A la bibliothèque, je ne peux faire que ça».

On constatera, ironie de l'Histoire, que les adversaires de jadis, les Chiroux, partisans du Prince, et les démocrates Grignoux ont donné leurs noms à deux acteurs majeurs de la vie culturelle liégeoise. Ces derniers désignent désormais une asbl combative qui résiste encore et toujours au mastodonte Kinepolis, implanté à Rocourt. Depuis de nombreuses années, les Grignoux luttent pour qu'une programmation cinéma échappant à la logique de la seule rentabilité puisse voir le jour à Liège, dans leurs salles du Churchill et du Parc. Un miracle? «Le résultat d'un combat de tous les jours», rectifie Nicolas Ancion.

On dit pourtant le public liégeois peu aventureux en matière culturelle. Pour Nicolas Ancion, «ce n'est pas typique à Liège, c'est le public francophone en général qui n'est pas curieux».

UNE PERTE IRRÉVERSIBLE

La curiosité et l'audace, «c'était une des forces du Cirque Divers», «asbl d'une certaine gaieté», qui n'aura pas survécu au changement de siècle et dont l'écrivain porte toujours le deuil. «Si les concerts, les animations ou les invités n'étaient pas toujours à la hauteur, l'ambiance était, elle, toujours au rendez-vous.» Il évoque, amusé, des soirées littéraires assommantes, au cours desquelles «il y avait toujours un quidam au bar pour rembarrer les intellectuels qui voulaient donner l'impression d'avoir tout compris avant tout le monde.» Dans ce haut lieu de la commune libre de Roture, en Outremeuse, tout le monde finissait, un jour où l'autre, par mettre les pieds. «Aussi bien les gens de 18 ans, que ceux de 35 ou 50 ans».

Et Nicolas Ancion de rendre hommage à Michel Antaki, ce Syrien naturalisé, fondateur et directeur artistique de feu le Cirque, mais aussi promoteur du festival «Voix de femmes», génial trublion arborant une collection de distinctions et de titres plus farfelus les uns que les autres. «Si deux crétins de 18 ans venaient le trouver avec une idée, il leur disait «allez-y». Mais, souligne-t-il, Antaki-le-subversif «ne mangeait pas à la table des politiques» et ça s'est retourné contre lui quand il a été dans le besoin. « On a tué quelque chose en tuant le Cirque Divers, un lieu qui avait une magie. C'est un dommage irréparable, irréversible. Il y a bien la Soundstation ou la Café du Parc, mais ça ne suffit pas à combler le vide»

«GENTE DI LIÈGE» ET «PRINCIPAUTÉ»

Pour l'heure, Nicolas Ancion fourmille de projets: fasciné par le dernier film du réalisateur italien Ettore Scola, «Gente di Roma», il réfléchit à un scénario de film sur sa ville. A plus court terme, il planche sur la conception d'un jeu vidéo ambitieux. Son rêve de départ était «de modéliser la cathédrale St-Lambert» emportée en 1793 par l'idéal révolutionnaire que les Liégeois mirent en application avec un peu trop de zèle. A l'arrivée, le jeu, baptisé «Principauté» pourrait faire de Liège «la première ville virtuelle au monde». Conçu comme une machine à remonter le temps pour se déplacer dans la ville à différentes époques, «Principauté» devrait associer la dimension purement ludique à un souci pédagogique.

«On pourrait tourner dans les écoles», imagine déjà celui qui déplore que l'histoire de Liège et des grands combats sociaux soient si méconnus par les nouvelles générations. «On oublie d'où on vient. Que la Principauté s'étendait jusqu'à Thuin, que la particularité de Liège était d'avoir ses propres lois, ce qui lui a valu de puissants ennemis.» Et ce féru d'histoire d'encore ajouter: C'est ici que la question royale a été la plus épineuse. C'est à Grâce-Berleur que des gens sont morts pour lutter contre le retour de Léopold III.»

Malgré son passé, Liège n'est pas encore sortie de l'auberge, à l'aube du XXIe siècle. L'activité sidérurgique meurt à petits feux, le taux de chômage reste galopant, la prochaine extension du Palais de justice menace de réveiller les vieux démons urbanistiques. Et le Standard n'a plus été champion depuis près de vingt ans... On sent, pourtant, dans l'air, le frémissement du renouveau. «Il y a une volonté de redonner un coup d'accélérateur à Liège. Cela dit, il est urgent de trouver un projet autre que «Charlemagne est né à Herstal» et de s'en gargariser.

«Liège a la chance d'être une ville qui dispose d'écoles supérieures et d'une université auréolée d'une petite renommée» et dotée, avec ses 12000 étudiants «d'une taille critique suffisante». On vient de partout pour étudier à Liège et beaucoup s'y installent, une fois leur cursus accompli. «Liège attire la jeunesse, et tant qu'il y a la jeunesse, il y a de l'espoir.»

est un habitué des hauteurs de la Citadelle, où, de temps à autre, il se rend

pour observer sa ville.

© La Libre Belgique 2004