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Voyages

Sharko et Arlon, au centre du monde

CEDRIC PETIT

Publié le - Mis à jour le

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A ttendez, je vérifie dans les stocks.» Pas besoin de répéter trois fois le nom ou de l'épeler dans l'une des trois langues nationales. Chez Park Music, seul disquaire indépendant de la ville d'Arlon, Sharko, on connaît. Au besoin, on n'omettra jamais de signaler ses origines locales, même si le groupe de rock, mené par David Bartholomé, est «moins connu du grand public que Crétonnerre par exemple, qui tourne beaucoup dans la région». Dans les chiffres, pourtant, le troisième album de l'Arlonnais a séduit dix fois plus d'acheteurs que ses précédents essais. «L'aspect local a peu de répercussions sur les ventes. Par contre, il y a maintenant une vraie dimension internationale à sa carrière», relativise le disquaire, qui s'empresse d'ajouter: «Il y a peu de chances que les instances communales le connaissent, vu le peu de crédit accordé au rock. Il suffit de voir ce qui se passe à l'Entrepôt. On a créé un ghetto: on entoure les jeunes de flics pour les empêcher de bouger. C'est ça la mentalité d'Arlon...»

Effet de distorsion. Aujourd'hui, on croisera plus facilement les pas d'un des membres du trio dans les rues de Bruxelles, voire de Saint-Gilles, où ils ont tous les trois installés leurs pénates, quand ils ne sillonnent pas la Belgique et la France. Mais, habitué aux trajets au long cours, à la E 411 et ses balafres, David Bartholomé n'hésite pas un instant quand on lui fixe rendez-vous dans le chef-lieu de la province du Luxembourg. En signe de fidélité à ses origines, le voilà qui rallie Arlon pour se retrouver « dans une boulangerie en face de la gare ». Point de départ d'une expédition à travers des racines lorraines qu'il partage avec un autre excentrique de la scène musicale belge, Jean-Luc de Sttellla.

On l'a vu se dévêtir sur scène, prêter voix et corps à sa paire de chaussures, on l'a vu fanfaronner sur scène, et ses chansons de pop expressionniste privilégient aussi la courbe à la ligne droite, les circonvolutions aux trajectoires tracées à la règle. Serait-ce à force d'avoir usé des pneus de vélo et des semelles dans les méandres urbains d'Arlon, et de cette rue Francq, où David Bartholomé évoque, au passage, un dentiste qui lui a laissé quelques mauvais souvenirs? A cinq, sept ou dix ans, le monde a cette faculté de tourner autrement. Aujourd'hui, vingt-cinq ans plus tard, aux environs du numéro 41, ce n'est d'ailleurs plus un dentiste qui effraye les enfants et les fait s'enfuir, au grand galop, en direction de l'église Saint-Martin.

Majestueuse, celle-ci surplombe le quartier, tel un phare qui veillerait sur les âmes des ouailles arlonnaises. Classée monument historique en 2002, l'église de style gothique fut construite en 1907. Sa tour, surmontée d'une flèche octogonale, vole encore nonante-sept mètres de hauteur aux maisons en contrebas et au square Albert Ier. Aucune chance, donc, à moins d'un coup de pied magistral, que les ballons de football du jeune David aient été en griffer la pierre bleue. Pourtant, ce n'est pas faute d'y avoir livré quelques parties épiques et, dans l'esprit des lieux, d'y avoir fait son catéchisme et sa communion. Ou encore d'y avoir observé «lors d'une fête du Maitrank, un monsieur grimper jusqu'au sommet», se souvient-il, les yeux tendus vers la flèche de Saint-Martin, en cette mi-juillet, une semaine après avoir célébré, profil bas, son trente-cinquième anniversaire.

GROS VÉLO, PETITES JAMBES

Témoin de joutes footballistiques enragées, l'édifice le fut aussi d'une flopée de courses cyclistes. On ne parle pas d'un passage de la caravane publicitaire du Tour de France, qui prit pourtant un départ dans la ville ardennaise en 1968, mais de ces dizaines d'étapes que le petit Bartholomé y effectua, dans l'avenue Jean-Baptiste Nothomb. La course formait, pour lui, son frère, et quelques compagnons de quartier, l'épreuve suprême, le «Tour de France d'Arlon». «A y regarder de près, l'avenue est en légère pente. Pas forte, mais quand on a un gros vélo et des petites jambes, c'est moins facile que ça en a l'air», revit Sharko. Par souci de réalisme, il y en avait toujours un, parmi les gamins, qui revêtait le maillot jaune ou, plus prestigieux vu la taille des mollets, la tunique à pois, confectionnée dans « une blouse ramenée du Danemark » d'une maman que cet emprunt ne devait pas faire sourire.

A moins qu'elle n'ait eu d'autres chats à fouetter, et par exemple, un de ceux qui séjournaient dans son auberge de jeunesse, aujourd'hui inoccupée et en décrépitude. «Si j'étais U 2 ou Metallica, la première chose que je ferais», s'indigne David, «serait de tout racheter et tout retaper. Ça me fend le coeur de voir ça». Le bâtiment en question, un gros cube de brique rouge, sommeille aujourd'hui au bout d'une impasse qui, pour la plupart des riverains, fait office de parking. Abandonné, il sert encore de garage de fortune, mais les volets de guingois et les fenêtres éteintes, en façade, trahissent les souvenirs enchantés qu'en garde le trentenaire arlonnais. «La construction date du boom des années 60, et de la période hippie. La Belgique a voulu collaborer avec le mouvement des auberges de jeunesse, et en a fait construire deux en dix-huit mois, dont celle-ci», gérée dès le départ par sa mère, seule au commande du navire.

Rétrospectivement, Sharko y voit une période dorée: « J'étais », raconte-t-il, « au coeur de l'événement ». Y débarquaient des cars d'Américains, de Hollandais, d'Allemands, qui ne se privaient pas de faire découvrir aux deux gamins leurs disques de musique américaine (Journey, E.L.O,. Led Zeppelin,...) ou d'autres objets de mode, bien avant qu'elle ne les installe sur le continent, comme le skate-board. Un environnement forcément enrichissant avec lequel, quelques années plus tard, David allait tenter de renouer, en partant à la source, aux Etats-Unis, pendant 5 ans.

ÉLAN BRISÉ

On n'en est pas encore là: l'auberge tourne alors à plein régime, et le quartier aux alentours de la rue Zénobe Gramme connaît lui aussi une période de développement. Aux pieds de la grande bâtisse, les champs sont progressivement avalés par les cités et, là où David et son frère ont un autre de leurs terrains de jeux, vont se construire, simultanément, la Maison de la Culture et le Hall Polyvalent d'Arlon. Où Sharko ne s'est jamais produit. Il l'a par contre fait, à la salle de concert l'Entrepôt, de l'autre côté de la chaussée. «La première fois, en 98-99, j'ai joué dans des conditions épouvantables. Mais de toute façon, je ne connaissais plus personne.» Les copains d'alors ont déserté le quartier, qui s'ébattaient dans les terrains vagues, ou, durant les travaux au Parc des Expositions, abîmaient leurs vélos sur le chantier, parfait terrain de moto-cross. Mais le plaisir ne dure qu'un temps.

Au début de années 80, le tarmac a remplacé la terre boueuse, on peut inaugurer le nouveau pôle culturel de la région. Ce qui sera fait, en juillet, avec trois concerts annoncés dans le hall polyvalent : AC/DC, Yves Duteil et ZZ Top. D'autres auraient poussé des hauts cris, cogné leur tête au plafond à force de bonds sur leur lit; David s'en réjouit, mais ne s'en étonne guère: «Pour moi, c'était presque dans l'ordre des choses que mon groupe préféré vienne dans ma ville, car via l'auberge, c'était l'univers entier qui venait à nous. Je ne pouvais pas comprendre ce que l'événement avait d'exceptionnel.» Il n'en composera pas moins un «Bootleg of AC/DC» sur son second album, «Meeuws», qui prend peut-être une nouvelle dimension à travers cette plongée dans le passé. Le 2 juillet 1980, le groupe de métal vient de sortir «Back in Black» et étrenne ses nouveaux titres devant un public luxembourgeois en furie. Venus de partout en Europe, les fans saccagent le complexe flambant neuf. WC brisés, murs couverts d'excréments, batailles au couteau: le bourgmestre de l'époque prend «légitimement» peur et fait annuler tous les autres concerts programmés. «L'élan», constate David Bartholomé, «n'aura duré que deux jours. Pour Arlon, ce fut vraiment une occasion manquée. On a fait du hall polyvalent un endroit réservé aux collectionneurs de timbres et de BD. Avec la maison de la Culture consacrée à la danse et au théâtre, pendant des années, il n'y a plus eu de concerts à Arlon...». Seul Yves Duteil aura encore l'occasion de s'y produire avant le coup d'arrêt. Un chanteur que David d'Arlon ne porte pas dans son coeur, d'être «parti sans payer de l'auberge, avec toute son équipe».

Pendant que volent les noms d'oiseaux, les pas de Sharko réempruntent le trajet qu'il effectuait tous les matins en direction de son école, rue Léon Castilhon. Une artère de la ville devenue tristement célèbre avec le procès Dutroux, puisqu'elle abrite la maison d'arrêt d'Arlon et mène tout droit au Palais de Justice. Nichée au bout d'une allée forestière, l'école du Galgenberg vivait parfois en direct l'une ou l'autre évasion de détenus, qui s'enfuyaient par les jardins, avant de traverser au pas de course, la cour de l'école. Tiens, comme le bagnard dans le clip de la chanson «Spotlite»! « C'est évident que la ville où tu vis ton enfance forme l'huile de tout ce que tu deviens », raconte encore David, le coude posé sur la grille, songeur. A l'école, on s'échange des cassettes, puis rentré à la maison, il écrit ses premières chansons, sur la guitare empruntée à son grand frère. Dans les couloirs de l'auberge, on improvise des Jeux olympiques: «J'ai toujours pratiqué le grandiose dans le petit», résume le sportif d'alors, bientôt devenu un gaillard de 12 ans.

L'heure est venue de tourner le dos au quartier de l'Hydrion et aux séances de bicross sur le parking du hall polyvalent; David prend la direction de Florenville, pour y accomplir ses études secondaires. Un temps en compagnie de la nageuse Ingrid Lempereur, un autre avec le footballeur Philippe Albert pour compagnon de classe. En 1984, quand la jeune Ingrid, 15 ans, remporte sa médaille d'argent aux Jeux de Los Angeles, David se sent encore au centre du monde. L'ascension de Philippe Albert ne fait que confirmer la donne: « En vivant ça de près, tu en viens à t'imaginer que le rêve est possible. Je pense que ce genre d'événements a vraiment des retombées positives sur une région.» Sur la Province, et pas uniquement sur Arlon, qu'entre-temps David a d'ailleurs dû quitter pour Athus, après la décision de fermer l'auberge, moins rentable à mesure que l'on s'éloignait des années 70.

Arlon et Sharko, c'en sera dès lors fini. Après ses secondaires, les ponts seront même définitivement rompus. Invité en France (il s'y est fait remarquer au récent Printemps de Bourges) ou dans la plupart des grands festivals belges, sollicité en Angleterre, épinglé dans la presse internationale, l'artiste conserve pourtant un rêve pour la province du Luxembourg: celui de se produire à Izel ou Florenville, «où j'ai embrassé mes premières filles». L'appel est lancé...

Sharko sera en concert à Francorchamps et à Martelange le 14 août. Toutes les dates sur www.sharko.be

© La Libre Belgique 2004

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