VISITE GUIDÉE

Pas de doute, c'est bien lui. L'oeil aux aguets, Bai Kamara Junior sirote un thé à la menthe fraîche sur la terrasse du Mappa Mundo, l'un des bars branchés qui ceinturent les Halles Saint-Géry, au coeur de Bruxelles.

C'est là que le chanteur-compositeur nous a donné rendez-vous quelques jours plus tôt. Première escale d'un rally ascensionnel à travers les différentes couches du millefeuille sociologico-urbanistique de la capitale.

Mais ne brûlons pas les étapes. Pour l'heure, le chanteur se fend d'un large sourire en nous voyant arriver, esquisse quelques mots de bienvenue dans un français aux saveurs exotiques avant de poursuivre, à notre invitation, en anglais, sa langue maternelle. Avec son survêtement Adidas rouge rétro, son pantalon kaki à poches multiples et son crâne hérissé de pointes, notre guide ne dénote pas dans le paysage. A deux pas de la rue Antoine Dansaert, du Beurs et de l'AB, le pouls artistique et stylistique de la ville résonne sur le pavé de ce quartier avant-gardiste aux allures de Soho.

Avant d'arpenter un à un ces lieux qui l'inspirent et l'aspirent à Bruxelles, Bai nous emmène sur les traces de son passé pour une bio express. Naissance à Bo Town, ville du sud du Sierra Leone, le 2 décembre 1966. Enfance africaine dans les quartiers aisés de Freetown, entrecoupée de séjours en Grande-Bretagne où il a de la famille. A 15 ans, sa mère, ambassadrice de son pays, l'envoie à Bath, jolie bourgade du sud de l'Angleterre, poursuivre ses études. Le jeune homme fait l'expérience de la solitude, du froid et des déconvenues scolaires. Piètre étudiant, il réussit néanmoins à se faire accepter dans un collège à Manchester. Mais sans plus de succès.

MAUVAISE PREMIÈRE IMPRESSION

Sa mère menace alors de l'envoyer dans une école militaire au Nigéria. Si la perspective de rentrer en Afrique ne lui déplaît pas, celle d'intégrer une structure hyperdisciplinée lui semble moins enthousiasmante. Il convainc donc son entourage de lui laisser une dernière chance. Toujours à Manchester, il s'inscrit dans un «business college», où l'on privilégie l'approche pratique. Le déclic attendu se produit. Le cancre devient un élève modèle. En 1990, au terme de ses deux années de cursus, sa mère, alors en poste à Bruxelles, l'invite à le rejoindre. Pas franchement emballé à l'idée de rallier cette ville à la réputation exécrable, Bai Kamara se tâte. Mais finit par accepter. D'autant qu'en Angleterre, une certaine Margareth Thatcher impose aux sujets de sa gracieuse majesté une politique de fer.

En débarquant, le jeune Africain fait la grimace. Il trouve la ville froide, touristique et les gens pas du tout accueillants. «Mais bon, explique-t-il, ma mère m'avait manqué, et j'avais l'occasion de continuer mes études à l'American University. Je suis donc resté.»

Et la musique dans tout ça? Elle a toujours été présente au cours de ces années, mais en filigrane seulement. Déjà à Bath, Bai composait des chansons qu'il jouait devant ses amis. Mais sans penser qu'un jour il en vivrait.

C'est paradoxalement à Bruxelles, dans cette cité à première vue si peu désirable, que l'artiste qui sommeille en lui va éclore. Tout démarre dans les clubs et bars où se tiennent des concerts et des «jam sessions» que le nouveau venu arpente assidûment. De nature sociable, il va rapidement multiplier les contacts avec des musiciens de la scène locale. Ses talents de compositeur lui vaudront d'ailleurs d'être très vite sollicité par plusieurs formations.

En 1992, il met fin à ses études et crée son propre groupe, Odex Protocole. Mêlant les sonorités R&B, soul, funk et rock, le groupe connaîtra un certain succès. On le verra à la télévision et en première partie de grands formats comme Terence Trent d'Arby, The Neville Brothers ou Zucchero. Ayant perdu le «vibe» (la vibration) comme il dit, Bai met fin à l'expérience Odex en 1998. Sa carrière se poursuivra en solo. Elle prendra même plusieurs directions: participation au show pour le 50e anniversaire du HCR (Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies), contribution à un CD collectif sous la houlette de Youssou n'Dour, et à un autre tout dernièrement au profit d'Amnesty, et puis bien sûr, enregistrement de son deuxième album solo, «Living room/Intrinsic Equilibrium», sorti en 2002. Tout ça en continuant à se produire dans les bars et sur scène, à Bruxelles bien sûr, mais aussi à Londres, Montréal ou Genève. Les habitués de Couleur café et du Jazz Marathon l'ont certainement déjà croisé. Et ne sont sans doute pas près d'oublier sa voix suave et ses mélodies sensuelles aux accents jazzy. Dernièrement, le chanteur a remixé son premier opus, «Urban Gypsy», jamais sorti dans son intégralité, et espère le voir atterrir dans les bacs en janvier 2005.

LES MAROLLES SINON RIEN

Voilà pour le décor. Il est temps de faire mouvement. En commençant par un saut de puce. Notre guide d'un jour nous propose un crochet par la rue Antoine Dansaert, pour nous montrer où il a logé un temps, mais surtout pour se recueillir devant la porte bleue, close à cette heure de l'après-midi, de l'Archiduc, l'un de ses temples. Une adresse qu'il partage avec Monsieur Arno, le régional de l'étape qui, comme lui, apprécie son ambiance feutrée, son piano et ses concerts plus ou moins improvisés.

«Très vite mon regard a changé sur Bruxelles, confie notre interlocuteur. En fréquentant les bars et les soirées, j'ai compris comment cette ville fonctionne. J'ai réalisé que la capitale est une «deep town», une ville à plusieurs niveaux. Pour l'appréhender, il faut en connaître les codes, détenir les bonnes clés. Contrairement à ce que je pensais, les gens ici ne sont pas froids, ils sont simplement modestes. Ils ne cherchent pas à s'imposer. Mais ils sont cools et ouverts si tu vas vers eux. Plus je sortais, plus je découvrais de nouveaux endroits et plus j'appréciais l'alchimie de la ville.»

Parmi ces lieux un peu mythiques, il y a aussi le Flanagans. Encouragé par le patron de la salle, c'est là que Bai donnera son premier concert en 1993.

En route vers les Marolles où veut nous emmener le Sierra-Léonais, nous faisons halte au El Meteko, cet autre bar culte, latino celui-là, situé à un jet de pierre de l'Ancienne Belgique, où quelques notes de la guitare de Bai, distillées notamment lors de sa performance en ouverture du concert de Cassandra Wilson, flottent sans doute encore.

A l'écouter égrener les souvenirs accumulés dans ces hauts lieux de la vie bruxelloise, on a l'impression de pénétrer dans son jardin privé. Surtout quand la patronne du Meteko lui adresse un signe amical tandis que la jolie black derrière le comptoir le gratifie d'un regard langoureux. Et l'artiste d'enchaîner, l'air de rien: «Cette modestie des Bruxellois explique le peu de pression qu'on ressent ici par rapport à d'autres métropoles où il faut se la jouer pour arriver au sommet. Rien de tout ça à Bruxelles. On te laisse le temps de grandir à ton rythme. Quand tu es prêt, tu te lances. De plus, on s'en fout royalement de savoir qui tu es. Si le public apprécie ce que tu fais, il vient te le dire sans chichis.»

Cap sur le plus vieux quartier de la capitale. Bai Kamara y a élu domicile récemment. Il y occupe le dernier étage d'un immeuble entièrement rénové. Les pièces sont lumineuses et la décoration minimaliste. «C'est ici que je compose, confesse-t-il, indiquant un canapé aux coussins rouges. Le matin, je travaille sur les textes tandis que le soir je me consacre à la musique. La musique vient facilement en général. Par contre, pour les mots, c'est plus difficile. Tu dois t'asseoir et réfléchir. Et puis il faut aborder la langue de manière académique si tu veux que ce soit impeccable. Avec la musique, c'est différent, tu peux laisser davantage parler ta spontanéité.»

En sortant de chez lui, scrutant la rue Haute qui s'étire jusqu'à l'horizon, il lance: «J'adore ce quartier. C'est tellement authentique, tu croises toutes les nationalités. Et c'est on ne peut plus central. Pour moi qui ne roule pas en voiture, c'est l'idéal. Je suis à 10 minutes du bas comme du haut de la ville.» Pour souligner ses propos, il nous indique l'ascenseur monumental qui permet en un clin d'oeil d'escalader une partie de la haute silhouette du Palais de justice, et par la même occasion de passer symboliquement des ténèbres à la lumière.

Mais avant de nous élever vers le sommet, notre guide nous a convaincu de pousser une petite pointe jusqu'au Parvis de Saint- Gilles. Pas pour admirer la rénovation de la place et des immeubles alentours, non, pour visiter un nouvel estaminet, la brasserie Verschueren. Notre balade ressemble de plus en plus à une tournée des cafés branchés de la capitale. A cette nuance près qu'à chaque escale, Bai nous livre une analyse du microcosme bruxellois dont les cafés ne seraient en quelque sorte que les centres nerveux. Le jeune artiste nous aurait donc plutôt convié à une exploration des quartiers populaires vus au travers de leurs estaminets les plus emblématiques. Question de point de vue...

Ce n'est pas l'ultime destination du voyage qui infirmera cette impression. Nous filons vers la Porte de Namur, et plus spécifiquement, vers sa colonne vertébrale, Matongé. Pour une petite séance de shopping d'abord chez Look 50, un magasin de fringues de seconde main rue de la Paix où, à voir les cabrioles de la demoiselle, le sieur Kamara a ses habitudes. «Je viens souvent chercher une chemise ou un pantalon ici. J'adore ce qui est ancien. Je trouve que ça a plus de charme. Ce qui me plaît le plus, ce sont les vêtements qui sont à la fois cool et smart. Ils sont à l'image de ma personnalité. Comme cette chemise blanche à carreaux noirs. Trop classe! Je pourrais mettre ça pour un de mes concerts.»

Le terminus de notre petite escapade urbaine s'appelle logiquement l'Ultime Atome. Une institution du haut de la ville, qui brasse également une population bigarrée. «On a oublié de faire un détour par Saint-Josse, réalise Bai Kamara en s'installant sur la terrasse tout en saluant des connaissances. J'y ai habité quand je suis arrivé en Belgique.» Justement, à ce propos, une des chansons de «Living room» s'intitule «Downtown St Josse». Un hasard? «Pas du tout. Mes chansons parlent de mon environnement, de ce que je vis. C'est pourquoi on peut dire que Bruxelles est présente dans toutes mes chansons, même celles d'amour.»

DU PARTICULIER À L'UNIVERSEL

Et de nous expliquer que Bruxelles a façonné non seulement les textes mais aussi le tempo de son album «Urban gypsy». «J'ai choisi un rythme intermédiaire, pas trop lent, pas trop rapide, à l'image de celui qui traverse la ville. Quant aux paroles, elles parlent de la gare centrale, de mes multiples déménagements. Elles sont donc très imbriquées dans le tissu urbain et en même temps très universelles. Ce qui n'a rien d'étonnant. Prenez Bob Marley, il nous parle de la Jamaïque et pourtant on le comprend. Comme quoi, il ne faut pas nécessairement aller à New York pour faire de la musique internationale. Comme je le dis souvent, le monde n'est pas loin de Bruxelles. D'ailleurs, quand je vends des CD dans des bars irlandais où je me produis souvent, je vends ma musique au monde entier. Car il y a là des Argentins, des Brésiliens qui ramèneront mes disques chez eux. La preuve, je reçois des mails du monde entier.»

Avant de prendre congé, Bai nous entretient encore de la richesse culturelle de cette ville qu'il a adoubée corps et âme. Et nous lance un vibrant: «On doit être fier de Bruxelles.» Si c'est un Sierra-Léonais qui le dit...

Webhttp://www.baikamara.com

© La Libre Belgique 2004