Conseiller auprès du Ministre de l’Agenda Digital, Joseph Fattouch détaille pour nous les recommandations du groupe "AI 4 Belgium", dont l'ambition est de mettre l'intelligence artificielle au coeur des priorités de l'action publique.


D’où vient l’initiative AI 4 Belgium?

Nous sommes partis du constat que la Belgique était un vivier significatif de connaissances en technologies et en intelligence artificielle. Or, ces connaissances faisaient souvent l'objet d’efforts morcelés dans les différentes communautés du pays. C'est pourquoi nous avons voulu les rassembler en un écosystème centralisé avec pour ambition de positionner la Belgique en tant que fer de lance de l'IA au niveau européen. Cet écosystème rassemble un maximum d’experts, tant du secteur privé (grandes entreprises et startups) que du secteur public (universités).


Quels sont ses objectifs ?

AI 4 Belgium a identifié 4 objectifs précis :

1. Mettre l’IA au cœur de l’agenda politique. L’IA doit en effet être une priorité de l’agenda politique et faire l’objet d’investissement significatifs. Le groupe demande au gouvernement actuel, et surtout au prochain de se saisir de ce sujet ;

2. Inspirer le débat public : plus on comprend l’IA, plus on est à même de l’utiliser dans notre quotidien et plus on voit ses potentialités ;

3. Mettre l’humain au centre des réflexions sur le sujet. La technologie doit être au service de l’homme, et non l’inverse ;

4. Réfléchir a une stratégie belge en terme d'IA, à traduire rapidement en actions concrètes


En pratique comment voyez-vous la poursuite de ces objectifs ?

Nos recommendations s'articulent autour de 5 axes :

1. Redéfinir un pacte pour l'éducation. La technologie et l'IA transforment la société et notre marché du travail. Nous n'avons actuellement ni la masse critique ni les outils nécessaires pour soutenir cette transition, d'autant plus que nos écoles ne préparent par nos jeunes à ce bouleversement. C'est la raison pour laquelle nous proposons un nouveau pacte pour l’éducation, un programme universel de développement des compétences pour les adultes et davantage de compétences numériques - et humaines - pour nos jeunes.

2. Développer une stratégie de données responsables. La confiance est la pierre angulaire de toute transformation. Nous croyons en la nécessité d'un cadre juridique solide et actualisé, de principes éthiques et d'une plus grande transparence. De plus, les données sont l'énergie qui alimentera la quatrième révolution industrielle. Celles-ci sont pourtant souvent inaccessibles. Nous devons bâtir un écosystème qui facilite un partage plus responsable des données grâce à des politiques open-data renforcées, davantage de collaborations et une plateforme d’échange dotée d'outils et d'approches bien structurés.

3. Soutenir l'adoption de l'IA par le secteur privé. Il peut être difficile pour les entreprises, en particulier les PME, de commencer à travailler avec l'IA. Cela peut être perçu comme complexe, les entreprises peuvent manquer de ressources internes et l'approche itérative peut être trop coûteuse. Nous proposons donc de démystifier l'IA par une approche light (programmes de formation, événements d'envergure et projets à impact social). Deuxièmement, nous croyons en une collaboration et une accessibilité accrue à l'IA par un hub national d'IA. Enfin, nous devons faciliter l’expérimentation.

4. Innover et diffuser. Nous avons des chercheurs de renommée mondiale, mais notre recherche n’a pas la masse critique nécessaire. De plus, nous n'avons pas encore réussi à développer, à attirer et à retenir suffisamment de talents en IA. Enfin, il est difficile pour les jeunes entreprises innovantes de se développer au-delà des premières étapes. C'est pourquoi nous proposons de faire de la Belgique le laboratoire d'IA en Europe par le biais de « sandboxes » et d'une collaboration à grande échelle au sein du monde universitaire. Ensuite, nous recommandons de créer davantage de programmes de formation liés à l'IA et de mettre davantage l'accent sur les applications pratiques. Enfin, nous proposons de soutenir la croissance de nos sociétés IA par le biais d'un fonds d'investissement.

5. Améliorer les services publics et stimuler l'écosystème. Trop peu d'organisations publiques expérimentent actuellement l’IA. Nous proposons donc que les institutions publiques repensent leur propre rôle et évoluent vers une plateforme organisant l’écosystème. Nous devons ensuite donner aux institutions publiques les outils nécessaires pour expérimenter, tels que des marchés publics plus favorables à l'innovation. Nous préconisons enfin la création d'un poste de Chief Digital Officer pour organiser les transformations internes et lancer des projets transversaux d'envergure.


Avons-nous la capacité d'y parvenir ?

Je le pense, oui. Nous avons une longue histoire d’IA en Belgique ainsi que de nombreuses forces tels que d’excellents chercheurs et une économie relativement digitalisée. Mais nous devrons nous concentrer sur des secteurs concrets. Par exemple là où nous avons déjà un positionnement international, ce qui est important pour nos citoyens et là où il y a de la valeur à appliquer de l’IA. Le secteur qui saute donc aux yeux en Belgique est la celui de la santé. Et il faut oser être audacieux aussi, ce qui requiert des moyens.


Justement, quels sont les budgets financiers attendus pour soutenir cette ambition ?

Selon Microsoft et PwC, la Finlande investira EUR 160 million sur les 4 prochaines années. Dans les 4 et 7 ans à venir, la France et l’Allemagne investiront respectivement EUR 1.5 et 3 milliards. Les investissements en IA (incluant le privé) dans les Emirats Arabes Unis sont annoncés à près de 10 milliard de dollars par an. La course est amorcée. Afin de correspondre à la Finlande, la France et l’Allemagne, notre niveau d’ambition minimal devrait être de EUR 80 million par an. Cela correspond à au moins 1 milliard d’ici à 2030. Cependant, si on regarde l’USA et la Chine, qui ont compris l’ambition requise, nous devons être encore plus audacieux.


Comment concrétiser tout ça ?

Premièrement, nous devons tous nous mobiliser pour inciter le gouvernement à investier les moyens cités précédemment. Il faut que cela devienne une priorité du prochain gouvernement. Le point sur les compétences en particulier ne peut plus attendre. Deuxièmement, cette transition doit être facilitée par le public mais doit émaner de l’écosystème.


Vous avez fait un sondage auprès des Belges concernant l'intelligence artificielle. Qu'en ressort-il ?

Que le Belge est positif, mais aussi méfiant. Premièrement, seulement 30% de la population a une bonne première compréhension de l’IA, ce qui montre que notre première recommendation est vraiment d’actualité. Et plus on connaît, plus on est positif. 72% des Belges pensent que l’IA peut améliorer la société, surtout en santé. Par contre, 50% d’entre nous sont inquiets de l’impact de l’IA sur la vie privée. En ce sens, 43% de la population de notre pays ne sont pas prêts à donner plus d’information à son médecin pour être mieux traités. Il y a donc encore du travail de pédagogie à faire...