Plaidoyer pour une prospérité partagée

Professeur à l’Université de Surrey et rapporteur de la Commission Développement durable du gouvernement britannique, Tim Jackson faisait escale à Bruxelles la semaine dernière dans le cadre du cycle des grandes conférences écologiques organisées par Etopia.

Plaidoyer pour une prospérité partagée
©D'Haese
Gilles Toussaint

Quelle devrait être la définition de la prospérité, selon vous ? Pour moi, c’est notre capacité à faire prospérer le bien-être. Il y a clairement une certaine dimension matérielle - disposer d’assez de nourriture; d’un toit au-dessus de sa tête, etc. -, mais ce qui est aussi vraiment important relève d’un épanouissement qui a une dimension sociale et psychologique : l’amour de votre famille, le respect de vos semblables, la capacité de participer à la vie en société En résumé, une vie qui ait du sens. Ces éléments ont une longue ascendance dans les philosophies de la sagesse, mais aussi dans certains courants de pensée psychologique et économique. Mais il faut avoir à l’esprit, comme l’a décrit Amartya Sen, que cet épanouissement a toujours lieu dans les limites physiques de notre planète. Cela signifie qu’une vraie prospérité est une prospérité partagée. Il existe un lien réciproque entre ma prospérité et la vôtre. A vos yeux, l’idéologie de la croissance est incompatible avec un équilibre social et écologique. Mais comment les gouvernements peuvent-ils changer le système en cours de route sans nuire à leurs économies et au bien-être de leurs populations ? Il faut d’abord établir des limites. Nous devons nous éduquer, nous-mêmes et les décideurs politiques, au fait que nous vivons sur une planète finie. Nous avons commencé à le faire avec le CO2, mais en fait nous en avons besoin pour l’eau, la biodiversité, l’utilisation des matières premières, de la terre Cela ne veut pas nécessairement dire que l’on va miner notre économie ou faire chavirer le bien-être de la population, mais il faut changer les conventions. Par exemple, en changeant les systèmes de comptabilité nationale qui sont fixés sur le PIB. Il faut inclure les limites financières et physiques à fixer à nos économies et comprendre les implications qui en découlent. Le deuxième point consiste à réparer le modèle économique. Il faut développer des nouveaux modèles permettant d’identifier quelles parties de notre économie ont besoin de changer et de comprendre comment celle-ci pourrait fonctionner si on ne présuppose plus une croissance sans fin de la consommation. La politique d’investissements constitue un élément clé. Dans le système conventionnel, ceux-ci sont spécifiquement orientés de façon à promouvoir les gains de productivité qui vous autoriseront à augmenter la consommation de plus en plus vite. Cela perpétue donc le modèle. Dans la nouvelle économie, on doit travailler de façon différente, il faut investir dans les choses nécessaires à notre bien-être futur, au sens où je l’ai défini, et non plus uniquement dans un objectif de croissance de la consommation. Cela signifie investir dans les technologies d’énergies renouvelables, la modernisation des bâtiments, la protection du patrimoine écologique, etc. Les gouvernements peuvent faire cela sans forcément tout bouleverser. Je ne dis pas que c’est facile, mais ils peuvent créer les conditions nécessaires à des retours sur investissement dans le long terme, ainsi qu’à un retour écologique et social plus élevé. Le plus dur est d’avoir cette vision à long terme pour stopper un marché financier qui est focalisé sur le retour de bénéfices à court terme. Enfin, une partie de l’enjeu consiste à nous libérer nous-mêmes, à libérer la société d’une forme de consumérisme sociologique. Nous avons des populations de consommateurs braqués sur le court terme, souvent matérialistes et individualistes. Ce sont ces gens qui sont les gardiens du système. Il est difficile pour des politiciens qui sont élus sur cette base de développer une vision à long terme de la prospérité. Beaucoup de gouvernements parlent de “révolution verte”, mais celle-ci est toujours associée à la croissance. Est-ce un premier pas vers le développement durable ou juste une illusion verte ? Cela reflète la manière dont les structures économiques de marché fonctionnent. En évoquant une "croissance verte", ils veulent rester dans le "business as usual". Il y a peut-être des marchés de niche dans certaines technologies d’énergie renouvelable qui montrent des retours correspondant à ceux des marchés financiers existants, mais on n’atteindra pas les objectifs de réduction du CO2 ou de consommation des ressources dont nous avons besoin. Et, même si je crois que de nombreux défenseurs des technologies vertes aspirent à cela, ce n’est pas assez en soi pour changer la dynamique du système qui exploite les ressources à l’excès et nous pousse vers un gouffre écologique. Vous dites que la croissance future devrait être réservée aux pays en voie de développement tandis que les pays développés devraient stopper la leur. Êtes-vous réellement convaincu que le monde est prêt à remettre la croissance en question ? Non, je n’en suis pas convaincu du tout (rires). Mais je perçois tout de même certains signes. Lorsque nous avons commencé ce travail, j’ai participé à des réunions avec des responsables des finances où l’on ne pouvait même pas évoquer cela. On nous disait que nous voulions retourner dans les cavernes. Et quand le rapport de la commission est sorti il y a un an, l’accueil a été glacial. Mais cela a changé depuis car un certain nombre de travaux dans ce sens ont été publiés, notamment par la commission Stiglitz en France. Même le langage au sein du Forum économique de Davos a évolué ces dernières années. Avant la crise et la récession, la croissance était au cœur de toutes les discussions. Mais quand le crash économique est survenu, il y a eu une certaine confusion et le langage a changé. Il fallait protéger la stabilité du système, faire preuve de prudence. On s’est mis à parler de régulation Les débats de cette année à Davos étaient bien plus ouverts. Ce changement de langage, d’humeur, suggère une volonté de regarder les choses autrement qu’on le faisait auparavant, mais cela ne veut bien sûr pas dire qu’il s’agit d’une totale remise en question de la croissance. L’obsession de la croissance est-elle en partie responsable de la crise actuelle ? Oui. Elle vient de la déstabilisation des marchés. La vente de dettes toxiques dans une voie insoutenable avait pour but de développer le crédit. Pourquoi avons-nous besoin d’accroître le crédit à ce point ? Parce que cette expansion monétaire était vue comme un moyen de stimuler la demande des consommateurs. Pourquoi avions-nous besoin de stimuler celle-ci ? Parce que nous voulions de la croissance. C’est cet enchaînement qui, ces trois ou quatre décennies, nous a amenés à un système fondamentalement instable et qui le mène à son propre écroulement. Nous sommes obsédés par cette poursuite de la croissance de la consommation, même au prix d’un endettement massif de la population. Quitte à créer des instruments d’endettement que personne ne comprend ou n’est capable de gérer. Mais à son niveau, que peut faire un citoyen ? Il y a un nombre étonnant de choses que l’on peut faire : supporter davantage les communautés locales, investir sa pension différemment Dans le cadre de mon travail de recherche universitaire, j’ai découvert que de nombreuses personnes sont aujourd’hui très motivées à l’idée d’agir pour changer leur manière de vivre. Mais ce n’est pas si facile, c’est une sorte de lutte qui les marginalise. Ces communautés et ces ménages qui tentent de vivre en autosuffisance, de vivre de façon plus éthique en réduisant leur impact sur la planète représentent un intéressant terrain d’études. Ces gens écrivent une histoire différente. Ils construisent un sens, une vision différente de ce qu’est la vie. Mais ils doivent se bagarrer dans des structures et des infrastructures lourdes. Dans beaucoup de villes européennes, si l’on ne peut pas se payer une voiture et que l’on se déplace à pied, on est un citoyen de seconde classe. Il est difficile de circuler sur des pistes cyclables car l’économie est axée sur la voiture. C’est juste un exemple, mais il montre que toute la population ne peut s’engager dans le sillage de ces pionniers si les infrastructures ne changent pas. Nos gouvernements doivent créer ce cadre et supporter les initiatives de ces pionniers pour qu’elles puissent prospérer et que le changement se produise à une échelle macroéconomique. A lire : "Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable", de Tim Jackson. Coédité par Etopia et De Boeck - 17€.