L’eau sacrée des Siciliens

En arabe, Favara signifie "Source d’eau" C’est un comble non ?" nous dit en souriant Luca Gargano, le président du Conseil communal de cette petite bourgade sicilienne. Un comble surtout quand on apprend que cet été fut celui de la pénurie d’eau pour les habitants de Favara. Douze, parfois treize jours d’attente pour voir couler l’eau des robinets dans les habitations de la vieille ville.

Valérie Dupont
L’eau sacrée des Siciliens
©Philippe BODY/HOA-QUI

Correspondante en Italie

En arabe, Favara signifie "Source d’eau" C’est un comble non ?" nous dit en souriant Luca Gargano, le président du Conseil communal de cette petite bourgade sicilienne. Un comble surtout quand on apprend que cet été fut celui de la pénurie d’eau pour les habitants de Favara. Douze, parfois treize jours d’attente pour voir couler l’eau des robinets dans les habitations de la vieille ville. "L’eau manque parce que la gestion est passée du public au privé. Et cette société n’a qu’un seul intérêt : faire des bénéfices." explique l’élu local.

Il suffit d’ouvrir "Le journal de Sicile" pour comprendre un peu mieux cette situation qui est loin d’être nouvelle. A coté de la page des programmes de télévision, le quotidien propose le programme des tournées d’eau ! Chaque habitant de la province d’Agrigente sait ainsi quand l’eau potable lui sera distribuée.

C’est la société de gestion locale "Girgenti Acque" qui décide quel quartier sera approvisionné. Le président de cette société privée, Giuseppe Juffrido, rejette la faute de ce chaos sur la politique. "Ici en Sicile, l’eau a toujours été un argument électoral. Mais la vérité est que le service public n’a jamais investi dans les infrastructures!" Conséquences, malgré les milliards d’euros du programme européen "Objectif 1", le réseau sicilien date de l’après-guerre et les canalisations fuient de partout. Les pertes hydriques représentent 54 % du total de l’eau distribuée, ce qui explique les tournées d’eau.

"Culturellement la gestion de l’eau a toujours été au centre du vote politique. Les citoyens acceptaient une mauvaise distribution et en contrepartie ne payaient pas l’eau publique. Aujourd’hui encore les Siciliens refusent de payer leur facture d’eau et c’est un problème pour nous", ajoute Giuseppe Juffrido. En effet, dans la ville d’Agrigente, 60 % des habitants ne paient pas l’eau qui est évidemment impropre à la consommation puisqu’elle stagne pendant plusieurs jours dans les bidons installés sur le toit des maisons.

Pourtant, le précieux liquide ne manque pas dans le sud de l’île. Le petit village de Santo Stefano Quisquina et ses innombrables fontaines en sont la preuve. Cette commune est considérée comme le cœur humide de la Sicile et sa nappe phréatique alimente en partie la province d’Agrigente. "Ici on ne manquera jamais d’eau, mais à Agrigente, ils la gaspillent, ils la laissent partir dans les égouts" nous dit un vieux Sicilien, casquette sur l’œil, assis sur un banc. "Moi, je bois l’eau de la source depuis ma naissance " ajoute un autre centenaire.

"L’eau est un bien de première nécessité et nous nous battrons pour que nos réserves soient protégées et restent accessibles à tous" explique l’ancien maire de gauche, Salvatore Presti, qui s’est opposé à la privatisation des sources de la commune.

Car en Sicile, la mauvaise gestion de l’eau potable n’a pas échappé à tout le monde. La multinationale Nestlé a en effet obtenu en 2007 l’autorisation de pomper 10 litres d’eau par seconde pendant 30 ans dans les réserves de Santo Stefano. Cette eau est commercialisée sous le nom "Eau de source de Sainte-Rosalie" (NdlR : la sainte patronne de la Sicile).

"Dix litres à la seconde c’est un business trop important pour les réserves de notre île. Nous craignons que le puits creusé par Nestlé ait à la longue des effets négatifs sur l’équilibre du bassin hydrique de la région", estime Salvatore Presti. Du coté de la multinationale, on se veut rassurant, estimant que toutes les études montrent que ces pompages n’auront pas d’effet à long terme.

Le bénéfice est évident. Par la force des choses, les Siciliens sont les plus grands consommateurs d’eau en bouteille d’Italie et, dans les magasins, l’eau de source de Sainte-Rosalie fait un tabac En Sicile, l’eau vaut vraiment de l’or.