Comment l’Europe peut atténuer la faim dans le monde

Chaque jour, 25000 personnes meurent de faim et de malnutrition dans le monde. Que la faim tue n’est plus un secret pour personne.

Comment l’Europe peut atténuer la faim dans le monde
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Sabine Verhest

Chaque jour, 25000 personnes meurent de faim et de malnutrition dans le monde. Que la faim tue n’est plus un secret pour personne. Que l’Europe possède un véritable levier pour atténuer ce fléau, au-delà de l’aide d’urgence, semble parfois oublié dans les lieux de pouvoir de l’Union. A l’initiative de SOS Faim et de l’eurodéputé luxembourgeois Charles Goerens, Jean Feyder, auteur de l’ouvrage "La faim tue" (édité chez L’Harmattan), est venu rappeler, dans l’enceinte du Parlement européen à Bruxelles, ce que l’Union pouvait faire pour améliorer la situation (ou, à tout le moins, ne pas l’empirer).

Les Européens pourraient par exemple commencer par respecter leurs engagements, en amenant effectivement le niveau de l’aide publique au développement à 0,7 % du revenu national brut. Mieux encore serait de suivre "l’exemple remarquable de la Belgique" qui en consacre 10 % au secteur agricole. "Nous devons mettre la priorité sur l’agriculture, que nous avons négligée trop longtemps" et ce, "pendant des décennies". Mais pas n’importe laquelle non plus : une "agriculture vivrière". Et cela implique notamment de soutenir des réformes agraires. "Les paysans ne pourront jamais sortir de la pauvreté s’ils n’ont pas d’accès à la terre pour une longue période", rappelle le représentant permanent du Luxembourg auprès des institutions internationales à Genève. Ce qui impose de faire face aux "nouvelles pressions", comme le développement des agrocarburants et l’accaparement de terres, qui "nuisent à la sécurité alimentaire".

Les Européens devraient aussi aider davantage les pays les plus pauvres à améliorer leurs capacités humaines. "Beaucoup manquent cruellement d’agronomes, d’agroéconomistes, de spécialistes dans différents secteurs de production, parce que nous les avons conseillés trop longtemps, à tel point qu’ils ont pu oublier de se pencher sur ces questions", estime Jean Feyder, suggérant également de soutenir la fédération des organisations paysannes et de faciliter, entre autres, l’accès aux intrants et au crédit.

Mais l’Union doit aussi revoir ses politiques commerciale et agricole, dont les effets collatéraux peuvent se révéler dramatiques malgré qu’elle soit censée, selon le traité de Lisbonne, prendre "en compte les objectifs de coopération au développement pour la mise en œuvre des politiques pouvant affecter les pays en développement". "On ne devrait pas reprendre de la main gauche ce qui est donné de la main droite", insiste le diplomate. Aussi les Européens devraient-ils réformer en profondeur leur Politique agricole commune, qui "fait de nos paysans des personnes assistées", pour "arrêter d’envoyer les produits subsidiés sur les marchés des pays en voie de développement" (lire ci-dessous). Les accords de partenariat économiques devraient changer d’orientation et être revus pour permettre aux pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, avec lesquels ils sont négociés, de reconstruire une agriculture vivrière respectueuse de l’environnement. "Nous devrions les aider à mieux réguler leurs marchés et les protéger contre une concurrence internationale déloyale. Une telle régulation devrait permettre de réduire les importations énormes et favoriser une politique de prix stables." Certes, ces accords permettent déjà à certains marchés sensibles des pays ACP de ne s’ouvrir que très progressivement, mais, vu l’énorme écart de productivité entre le Sud et le Nord - "1 pour 1000 !" -, "la seule approche dans le domaine commercial pour ces pays pour le moment serait d’appliquer un principe de non-réciprocité", favorable aux plus pauvres. "Regardons l’histoire", insiste le diplomate. "Souvenons-nous aussi du plan Marshall : nous avons eu une aide américaine sans que les Américains nous demandent l’ouverture du marché européen à leurs produits." Et "nous, Européens, avons régulé nos marchés. Nous avons atteint la souveraineté alimentaire grâce à la protection très forte de nos tarifs douaniers. Pourquoi ne serions-nous pas capables, aujourd’hui, de partager nos bonnes expériences ?"

Cela étant, toutes les clefs pour vaincre la faim restent loin de se trouver entre les seules mains européennes. Elles passent par l’instauration d’une gouvernance générale, mais aussi par la détermination des dirigeants des Etats concernés au premier chef. "Les Européens sont très bons pour se battre systématiquement la coulpe", constate l’eurodéputé libéral belge Louis Michel. "Mais nous ne sommes quand même pas tout à fait responsables des élites de ces pays ! Quand va-t-on leur demander des comptes ? Si l’Europe a commis des erreurs, c’est d’abord en n’étant pas assez attentive à la consolidation des Etats." Elle ne manque donc pas de pain sur la planche.