Les chaleureux égouts de Mulhouse

Se chauffer grâce aux égouts ? On fronce le nez et puis on s’aperçoit que c’est possible. La preuve à Mulhouse avec une technologie baptisée "cloacothermie".

Les chaleureux égouts de Mulhouse
©LLB
Véronique Leblanc

Est-ce qu’il y aura des odeurs ?" Clément Ritter sourit en évoquant cette question devenue "rituelle" dans la bouche des futurs locataires de l’ancienne caserne Lefèbvre à Mulhouse. Le responsable communication Grand Est de La Lyonnaise des Eaux ne s’en étonne pas car ce complexe, construit à la fin du XIXe siècle et réhabilité de fond en comble en logements sociaux, va être chauffé en partie grâce à la chaleur récupérée dans les égouts de la ville.

Même l’Elysée se chauffe aux eaux usées

Communément - mais indûment - appelée "cloacothermie" - cette technologie rebaptisée "Degrés Bleus" par la Lyonnaise des Eaux repose sur un brevet d’origine germano-suisse. Le principe en est simple : récupérer la chaleur des eaux usées invariablement comprise entre 12 et 20° pour chauffer en hiver et rafraîchir en été. "Seul le premier process a été mis en œuvre à l’Espace Lefèbvre", précise Daniel Goerger, technicien à La Lyonnaise des Eaux Grand Est qui a suivi le chantier depuis les premières études lancées par la ville de Mulhouse en 2009. "On était les premiers en France à l’époque", se souvient-il. "Mais entretemps Bordeaux a mis en place ce système dans son hôtel de communauté urbaine, Levallois dans une école, Nanterre dans un écoquartier tandis qu’à Paris, on peut signaler une école ainsi que le Palais de l’Elysée. A Mulhouse, cela a pris plus de temps car nous nous inscrivions dans le cadre complexe d’un chantier de rénovation urbaine."

Condition sine qua non à l’installation d’un chauffage de ce type, explique-t-il, un lotissement d’une taille suffisante pour justifier l’investissement et un réseau d’eaux usées dont le débit est assez important pour permettre la récupération thermique. Sous terre, l’installation centrale de cette technologie "Degrés Bleus" consiste en une double plaque d’inox - un "capteur de surface" de 35 mètres de long - incurvée et posée dans la canalisation d’égout où coulent les eaux usées. La récupération des calories recelées par celles-ci se fait grâce à des tuyaux caloporteurs contenant de l’eau glycolée, totalement isolés puisqu’ils courent entre les deux plaques métalliques. Ces tuyaux repartent via 263 mètres de canalisation dédiée - 176 mètres en polyéthylène et 87 en inox - vers l’une ou l’autre des quatre pompes à chaleur installées dans les deux chaufferies de l’Espace Lefèbvre. Une fois les calories concentrées jusqu’à une température de 60°C et expédiées vers les radiateurs des appartements, le fluide caloporteur est renvoyé vers la double plaque d’inox installée dans les égouts.

Entamé en juin sous l’égide de Batigère Nord-Est en partenariat avec le spécialiste énergétique Cofély et La Lyonnaise des Eaux, le chantier de l’Espace Lefèbvre sera livré en janvier prochain. Soixante des 108 appartements du site sont déjà occupés mais ils sont pour l’instant uniquement chauffés grâce à des chaudières au gaz qui perdureront après l’entrée en scène de la technologie "Degrés Bleus". A partir de janvier, celle-ci prendra en charge 75 % de la production de chaleur et le gaz en assurera 25 %.

"Nous avons prévu des entretiens mensuels du capteur de surface pendant un semestre", précise par ailleurs Daniel Goerger. "Ensuite nous adapterons le rythme aux besoins observés." Cet entretien consistera pour l’essentiel en un balayage du biofilm qui se déposera immanquablement sur l’inox. " Le réseau des eaux usées de Mulhouse est un réseau unitaire qui recueille les eaux pluviales ainsi que les eaux des sanitaires (douches, éviers, baignoires, toilettes, etc.), celles des lave-vaisselle, etc.", précise-t-il. "Film gras, lingettes ou autres déchets ne manqueront pas de se déposer sur la plaque et de freiner l’échange de calories, il faudra les éliminer régulièrement."

"Tout ce qui aboutit dans un égout urbain représente donc potentiellement un réservoir à calories reconvertible en énergie domestique et ces nouvelles perspectives sont appelées à se développer", conclut pour sa part Clément Ritter. Mais, promis juré, il n’y a pas d’odeur.

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