Fukushima, irradiée à jamais

Deux ans après la catastrophe, les changements sont visibles à Fukushima. Pourtant, le démantèlement de la centrale nucléaire durera quarante ans. Quant à la décontamination des environs, elle ne viendra sans doute jamais.

Valentin Dauchot
Fukushima, irradiée à jamais
©AFP

Dans les jours qui suivent la catastrophe, d’importants dépôts radioactifs sont recensés plusieurs dizaines de kilomètres au nord de la centrale. Moins d’une semaine plus tard, des dépôts plus faibles mais plus disparates sont retrouvés jusqu’à 250 km des installations. Un enjeu environnemental et sanitaire "dangereux à trois niveaux", selon l’expert indépendant en énergie nucléaire, Mycle Schneider. "Au moment de l’explosion, il y a eu un relâchement de substances radioactives gazeuses dans l’air. Notamment de l’iode 131 qui vient se poser sur la thyroïde où il est aspiré comme une éponge. Ces substances ont une durée de vie assez courte, elles ne sont plus mesurables aujourd’hui, mais le mal est fait."

Deuxième degré de contamination : l’exposition externe et durable à la radioactivité. "Après l’explosion, un nuage radioactif s’est formé à environ 400 m d’altitude", ajoute Mycle Schneider. "Il a transporté et déposé des particules radioactives dans un large rayon autour de Fukushima .

Principalement du Césium, répandu ci et là avec une extraordinaire variation de niveaux de concentration. On trouve des "Points chauds" un peu partout sans la moindre signalisation. C’est une véritable désinformation des autorités qui peut même être quasiment criminelle. Le gouvernement a mis en place une série d’appareils destinés à mesurer et indiquer les taux de radioactivité mais tous les endroits où se trouvent ces dosimètres ont été préalablement décontaminés.

Juste à côté, les niveaux de radioactivité sont souvent beaucoup plus élevés sans qu’aucun instrument ne soit là pour les indiquer."

Enfants plus vulnérables

Concrètement, les éléments radioactifs libérés dans l’atmosphère se fixent sur le sol et les bâtiments. Dès qu’il pleut, ces matières radioactives sont déplacées et finissent souvent dans l’océan. Quand il y a des travaux, les particules radioactives sont mises en suspension avec un risque particulier pour les enfants, plus vulnérables et plus proches du niveau du sol. "Le Japon est en outre constitué à 80 % de montagnes où les taux de contamination sont importants", ajoute Mycle Schneider. "En cas de fortes pluies, l’eau qui descend de ces montagnes se charge en radioactivité et peut contaminer les champs qui ne l’étaient pas par le passé. Cela signifie que la contamination radioactive dans la région est dynamique. Une zone qui est saine aujourd’hui pourrait tout à fait être radioactive dans plusieurs années. Il est indispensable de réaliser une "cartographie" de la région mais il faudrait constamment renouveler les mesures."

Troisième degré de contamination : la contamination interne par l’eau et l’alimentation. "La sécurité alimentaire n’est absolument pas garantie", insiste Mycle Schneider. "L’eau et les aliments sont chargés en Césium dont la demi-vie physique est de 30 ans. Cela signifie qu’après 30 ans, il ne perd que la moitié de sa radioactivité. Le corps peut s’en débarrasser en quelques mois, mais les cellules, elles, se rappellent très bien de son passage".

Aujourd’hui, les rejets de matières radioactives de la centrale sont plus faibles mais ils se poursuivent, et une partie de l’eau injectée dans les réacteurs s’échappe dans la nature par des fuites situées dans les cuves. Face à cette situation difficilement évaluable et contrôlable, habitants et gouvernement parlent beaucoup de décontamination, depuis deux ans. "Un mot magique qu’on n’avait jamais osé évoquer après Tchernobyl", précise Mycle Schneider. "Pour décontaminer une zone, il faudrait retirer une grande quantité de terre et la stocker. Comment fait-on pour décontaminer des centaines de kilomètres carrés de surface et de forêts ? J’ai vu des équipes de décontamination "nettoyer" des parkings au Karchër dont le seul résultat était de déplacer la matière radioactive d’un point à un autre. Il faut tenter de réduire la contamination, et c’est possible dans une certaine mesure, mais toute suggestion selon laquelle il serait possible de revenir à un état pré-Fukushima est ridicule. Ce n’est tout simplement pas réalisable."