"Je suis un touriste-témoin" des régions polaires

Découvrir des contrées inconnues sur Terre, c’est encore possible. En Antarctique et en Arctique, certaines zones n’ont jamais été foulées par l’homme. C’est entre autres ce qui y attire Nicolas Dubreuil, "aventurier des glaces". Rencontre.

"Je suis un touriste-témoin" des régions polaires
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Sophie Devillers

Découvrir des contrées inconnues sur Terre, c’est encore possible. En Antarctique et en Arctique, certaines zones n’ont jamais été foulées par l’homme. C’est entre autres ce qui y attire Nicolas Dubreuil, "aventurier des glaces". " On pense qu’avec ‘Google Earth’, on connaît tout sur la Terre. Or, les pôles sont des régions très préservées, peu de satellites vont les survoler. Ce sont des régions très mal cartographiées. Il y a des endroits où les cartes sont fausses En fait, les satellites ont du mal à déterminer si c’est de la glace, de l’iceberg, de la banquise, s’il y a de la terre en dessous Les difficultés d’accès font que beaucoup d’endroits sont totalement inexplorés."

Cet explorateur français ramène donc de ses voyages des relevés pour de nouvelles indications topographiques (limite des glaciers, présence d’îles ). Mais à côté de ces expéditions en solitaire, il est aussi chef d’expédition lors de voyages touristiques. Car la virginité de ces paysages attire de plus en plus les touristes.

Le mode de vie durant ces séjours d’aventures, qui peuvent varier entre deux semaines et trois mois, est plutôt rude. "On se déplace tous les jours à ski ou en kayak. Cela, c’est le plus facile. Le plus difficile, c’est la vie quotidienne par moins 45 degrés : le soir, on creuse un trou pour installer la tente, on doit monter un mur de neige pour se protéger du vent, faire fondre de la neige p our cuisiner " Le profil des touristes ? "Des gens qui sont à un moment de changement dans leur vie. Là-bas, il n’y a pas grand-chose à part du blanc. Ça permet de faire le point." Mais le tourisme exerce des pressions. "C’est un outil à manipuler avec précaution, admet celui qui guide aussi des croisières par bateau dans l’Antarctique et l’Arctique. Par rapport aux expéditions, les bateaux sont les plus nombreux, mais on peut prendre des précautions. Il faut s’entourer de spécialistes, capables de prendre des précautions face à cet écosystème extrêmement fragile. Je suis ainsi contre les brise-glaces, trop agressifs. C’est un tourisme qui doit être raisonné, encadré par des guides formés, pour gérer les gens à terre. Certaines compagnies ne prennent pas de précautions. Il y a le problème de l’argent ; c’est une manne financière". En Antarctique (régulé par un traité signé par plusieurs pays), le tourisme est davantage pris en charge qu’en Arctique (où chaque pays qui y a son territoire fait ce qu’il entend). Dans les croisières qu’il guide, les règles en vigueur en Antarctique sont appliquées aussi en Arctique, assure Nicolas Dubreuil.

Il faut par exemple désinfecter les bottes avant et après débarquement, ne rien jeter, ne pas approcher les animaux De même, lors des expéditions, les lieux les plus vierges et fragiles sont évités. Pour lui, le tourisme est aussi "une chance" pour les pôles : "Les gens qui en reviennent sont davantage sensibilisés à cet écosystème. Et c’est très important de faire connaître ces régions " Nicolas Dubreuil a ainsi expérimenté sous ses pieds les effets du réchauffement climatique, et de la fonte des glaces. Réchauffement qui a aussi des effets sur la population, puisque certains villages autrefois reliés par la banquise en hiver sont désormais isolés. Le recul de la banquise permet aussi l’accès à l’activité pétrolière. Celui qui se décrit comme un "touriste-témoin" peut observer au quotidien un mode de vie menacé, car il a une maison au nord du Groenland. "C’est dans un village des derniers irréductibles Inuits qui habitent là et qui défendent encore leur territoire. Ils pratiquent encore la chasse, au harpon et au kayak, d’ours et narvals, explique Nicolas Dubreuil qui étudie ces pratiques pour sa thèse d’ethnologie. Il essaye de former ces chasseurs au tourisme. "Un autre effet du tourisme est extrêmement bénéfique même s’il est artificiel : les populations visitées ont tendance à conserver leur culture." Faut-il cependant limiter le nombre de touristes ? "C’est une bonne question, mais c’est très compliqué d’y répondre. Les conditions d’accès difficiles et le prix à payer protégent déjà en quelque sorte ces régions. Moi, je voudrais l’ouvrir à tout le monde, mais ce n’est pas possible, c’est un lieu trop fragile. Comment limiter ? Je n’ai pas de solution. Après tout, tout le monde a le droit d’accéder à ces régions "

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