Le parc à 1 milliard de dollars

Le parc national des Virunga est le plus ancien d’Afrique et l’un des plus riches en biodiversité. Selon une étude, son exploitation durable pourrait rapporter beaucoup d’argent et le préserver, mais il est menacé par l’exploration pétrolière.

Valentin Dauchot
Le parc à 1 milliard de dollars
©AFP

C’est un monstre, un réservoir de biodiversité de près de 8 000 km2 logé dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) à la frontière du Rwanda et de l’Ouganda. Le plus vieux parc naturel du continent africain où survivent 2 000 espèces de plantes, 706 espèces d’oiseaux, 109 espèces de reptiles et un quart des gorilles encore en vie sur la planète. Ici, dans les Virunga, les savanes jouxtent les plaines, les glaciers surplombent les volcans, le lac Edouard fournit en poisson 27000 pêcheurs et en eau potable 100000 villageois installés à l’intérieur ou à proximité de la réserve classée "Parc naturel" depuis 1925 et zone protégée depuis 1969.

Dix ans plus tard, l’Unesco emboîte le pas aux autorités et prend la sage décision de labelliser l’ensemble "patrimoine mondial de l’humanité" pour protéger la richesse du parc et le préserver de toute exploitation dommageable. En théorie du moins, parce qu’en 2007, le gouvernement congolais accorde des concessions pétrolières sur 85 % du territoire des Virunga. Le ministre de l’Environnement a beau signer une déclaration qui y interdit toute recherche ou exploitation de minerais en 2011, son confrère en charge des hydrocarbures accorde cinq mois plus tard une autorisation de lancer des repérages aériens à la société britannique SOCO International. Il déclare dans la foulée que "l’exploration pétrolière sera autorisée dans le parc des Virunga si d’importants gisements y étaient pressentis", et ajoute pour plus de clarté vouloir "évaluer la taille des gisements. S’ils sont très importants, nous allons comparer la valeur du parc et celle du pétrole. […] Nous verrons si nous respecterons le parc ou non, c’est à nous de décider."

L’Unesco et les associations de défense de l’environnement ne partagent pas cet avis. "L’exploitation pétrolière pourrait mettre en péril la biodiversité des lieux", insiste le World Wildlife Fund (WWF). "Le risque de pollution dû au déversement d’hydrocarbures est important. Les lois locales de protection de l’environnement sont faibles et le risque de voir rompre des pipelines ou des infrastructures mal entretenues est réel." Gwendoline Viatour, porte-parole de l’organisation en Belgique précise que "l e lac Edouard fait partie de la zone d’exploration de Soco et entraînerait la perte de 27000 emplois s’il devait être pollué. Cela pourrait également avoir un impact sur la sécurité. Les conflits, fréquents dans cette zone sensible, pourraient être exacerbés par la présence d’exploitations de pétrole, l’appât du gain, la corruption ou les possibles désaccords entre les différents villages sur la nécessité d’exploiter le sol ou non." Outre le pétrole, le parc est déjà en proie au braconnage et à une importante déforestation due à l’usage abondant du charbon de bois par la population locale et les habitants de la ville de Goma, qui ne cesse de s’élargir et de menacer ce fragile écosystème.

Total se retire

Dans une campagne lancée au début du mois, le WWF revient à la charge avec une étude du cabinet de consultants indépendants Dalberg Global Development Advisors qui évalue à 1,1 milliard de dollars par an les retombées d’une exploitation durable des Virunga. "48,9 millions rien que pour la valeur économique de l’écosystème et 45000 emplois", précise Gwendoline Viatour. "La pêche dans le lac Edouard génère 30 millions de dollars par an mais pourrait atteindre 90 millions de dollars si elle était mieux organisée. Le tourisme a progressé chaque année de 200 % entre 2009 et 2011 et pourrait créer plus de 7 000 emplois à terme." Le potentiel hydroélectrique de la zone, lui, pourrait enfin fournir en électricité la ville de Goma et réduire la consommation de charbon de bois. "Le PIB congolais tourne autour de 15 milliards de dollars", ajoute Gwendoline Viatour. "La somme est donc loin d’être négligeable et aurait l’immense avantage de créer des emplois 100 % congolais, là où l’exploitation pétrolière tourne généralement avec une main-d’œuvre importée." "Le projet est plausible et les retombées financières réalistes", estime une source proche du parc. "Le tourisme rwandais génère chaque année 500 millions d’euros, 3 milliards d’euros au Kenya. Il y a un potentiel énorme, et c’est la même chose pour l’hydroélectricité et la pêche."

En revanche, tous les observateurs s’accordent sur un point : aucune de ces propositions ne pourra aboutir sans une pacification durable de la région (lire ci-contre). Les touristes ne prendront pas le risque de tomber nez à nez avec un groupe rebelle, et les investisseurs ne débloqueront pas les sommes nécessaires s’ils ne sont pas rassurés par le contexte politico-économique. Signe que les choses ont évolué ou que la zone située dans la réserve était moins prometteuse que prévu, le groupe français Total qui dispose également d’une concession s’est engagé à explorer uniquement la zone située en dehors du parc. SOCO envisage toujours d’aller y faire un tour, "mais les opérations concrètes n’ont même pas encore commencé et nous n’avons aucune intention d’aller y exploiter du pétrole", relativise la porte-parole du groupe pour les Virunga Oktavia Dangel. Nous serions ravis de la croire, mais on peut également se demander pourquoi une compagnie pétrolière irait s’amuser à explorer une zone, si elle n’a aucune intention d’y exploiter des ressources par la suite.