Quand la chimie sème la mort

Les experts de l'ONU sont en Syrie pour s'assurer de la réalité d'une attaque chimique. Un phénomène qui existe depuis le début du siècle dernier, avec des "armes" diverses.

Quand la chimie sème la mort
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Sophie Devillers

Gaz moutarde, sarin et gaz VX. Voici ce que comprendrait l’arsenal d’armes chimiques du régime syrien. Lors de l’attaque présumée de mercredi, c’est du sarin qui aurait été utilisé, et qui aurait fait des centaines de morts. L'attaque chimique est une "tradition" qui remonte au début du siècle dernier. La plupart ont été utilisées dès la Guerre 14-18. Mais pas pendant la Deuxième Guerre mondiale, sauf lors de la guerre entre le Japon et la Chine. 


Après 40-45, presque toutes les guerres chimiques ont eu lieu au Moyen-Orient (Egypte-Yémen, Iran-Irak…) Ce qui correspondait au niveau de développement et de capacité technique et économique de ces pays, équivalant à celui de l’industrie chimique du XIXe siècle en Europe, et constituait en quelque sorte une alternative à une arme nucléaire plus difficilement à leur portée. “Des pays ont d’ailleurs abandonné l’arme chimique quand leur capacité nucléaire est devenue possible.

Les gaz les plus utilisés actuellement sont le gaz moutarde, le VX et le sarin. Ces gaz ont été améliorés depuis leur création (par exemple par les pays de l’Otan), notamment au niveau du stockage et de la stabilisation. Depuis, on a déjà trouvé des molécules (gardées secrètes par l’industrie) plus puissantes que le sarin et le VX. Mais au niveau militaire, avoir le produit le plus toxique n’est pas forcément le critère principal : il faut compter avec la facilité de production ou de stockage.

Les agents neurotoxiques (sarin et VX)

Ces "gaz" sont en fait des liquides, dispersés sous forme d’aérosols dans l’air. Sarin et VX sont des agents neurotoxiques. Ils font partie de la même famille des organophophorés. Ces agents sont dispersés et ensuite absorbés par inhalation, précise le toxicologue Alfred Bernard (UCL). "Leur caractéristique est de bloquer la jonction neuro-musculaire (NdlR : entre un neurone et une fibre musculaire), et de provoquer une stimulation du système nerveux et du cerveau. Des glandes et des muscles sont stimulés. La mort survient par l’asphyxie. Auparavant, il y a toute une série de signes caractéristiques". 

Pour l’expert Olivier Lepick, qui a scruté les vidéos en provenance de Syrie, les symptômes des victimes (confirmés par MSF) correspondent au tableau clinique de l’intoxication au neurotoxique : troubles musculaires, contraction pupillaire, hypersalivation… Plutôt le sarin que le VX qui, plus toxique et plus persistant, aurait entraîné davantage de dégâts auprès du personnel médical. "Le sarin a été découvert par les nazis, le VX, au début des années 50 par les Anglais, chaque fois dans le cadre de la recherche sur les insecticides, note Jean-Pascal Zanders. Les sprays que l’on achète encore dans les magasins font partie de cette famille des organophophorés". 

Au niveau production, la réalisation est compliquée, bien plus que le gaz moutarde (lire par ailleurs). "Cela demande des connaissances beaucoup plus avancées, et davantage d’expertise, en raison de la toxicité des produits, et des mesures de précaution dans la fabrication et de manipulation". Olivier Lepick ajoute : "Il faut une infrastructure industrielle, des chimistes de pointe. Il faut se procurer des produits qui sont eux-mêmes difficiles à fabriquer et à obtenir. Il est probable que le régime syrien n’est plus en état aujourd’hui de fabriquer du sarin. Il provient d’anciens stocks syriens". Vu l’emploi de sarin à dose massive, et la difficulté de mise en œuvre du système d’armes (entre autres), Olivier Lepick penche pour une origine gouvernementale de l’attaque. "Ces capacités de fabriquer ces agents à haute dose n’est pas de la compétence de la rébellion." "En fonction de la dose, le décès peut survenir en quelques minutes ou une demi-heure/une heure", précise le Pr Alfred Bernard. "Ces agents neurotoxiques sont des molécules déviées de leur usage d’insecticide, pour devenir des armes chimiques. La toxicité a été amplifiée, dans un but un peu machiavélique. Les organophosphorés comprennent des centaines de molécules qui ont tous la même capacité de bloquer un enzyme, plus ou moins longtemps (moins pour les insecticides, plus pour les armes)." 

Si les personnes visées par l’agent toxique n’ont pas de masque à gaz, il existe un traitement : l’atropine. "En Irak, les soldats emportaient leur seringue d’atropine, en cas de présence d’agent neurotoxique."

Les "agents de contrôle"

Les gaz incapacitants ou irritants dont font partie les gaz lacrymogènes constituent une classe tout à fait différente. Cela rend par exemple les soldats du camp adverse hors d’action pendant deux ou trois heures. C’est le cas du Fentanyl. Un dérivé de ce gaz, anesthésiant employé en médecine, aurait été utilisé par les forces spéciales russes pour libérer le Théâtre de Moscou des terroristes tchétchènes en 2002. 

Dans les gaz irritants, les effets sont plus courts que l’incapacitant : lorsque les personnes ne sont plus exposées au gaz, les effets irritants des yeux et voies respiratoires disparaissent. Cela normalement n’entraîne ni lésion, ni mort, sauf dans certaines circonstances : de grandes concentrations, ou sur des personnes affaiblies. 

Des gaz lacrymo lancés en grenade dans une petite pièce peuvent mener à des asphyxies. Cela a été le cas en Egypte, lors des manifestations. En Russie, ce qui pourrait avoir été du Fentanyl avait fait environ 120 morts parmi les 800 otages. Selon les autorités russes, l’état de santé des otages ayant été affaibli par le manque d’eau, de nourriture, d’oxygène et leur immobilisation, "ce sont ces facteurs qui ont entraîné la mort". 

Pour l’expert Olivier Lepick, en Syrie, il est exclu qu’un problème de dosage "d’agents de contrôle de l’ordre" soit à l’origine des victimes, comme cela a été évoqué. Les tableaux cliniques des victimes ne sont absolument pas compatibles.

Le gaz moutarde

Le gaz moutarde fait partie de l’arsenal syrien, mais n’a pas été utilisé dans les attaques de mercredi, selon Olivier Lepick. Les symptômes sont très différents d’un neurotoxique. "Le gaz moutarde a un effet vésicant, précise Jean-Pascal Zanders. Il provoque des brûlures et des cloques sur la peau, qui se remplissent de liquide. Si, la personne respire ce genre de produit, des brûlures se produisent dans les poumons, ce qui mène à la mort". 

Au niveau de la production, la technologie est assez répandue. La production industrielle est assez élémentaire. Les gaz de première génération, utilisés lors de la Première Guerre mondiale comme le gaz moutarde, ont pour particularité de causer des lésions importantes sans forcément tuer. Ils engendrent des situations où les services de secours sont complètement débordés. Les ressources sont alors mobilisées pour soigner les victimes et évacuer les blessés du champ de bataille, ce qui peut aussi être un but militaire.

Les "oubliés"

Les gaz suffocants endommagent les poumons et provoquent une asphyxie. Le phosgène est ainsi responsable du plus grand nombre de gens tués à cause des gaz durant la Première Guerre mondiale. 

Découvert en 1812, il est encore produit en grande quantité dans l’industrie des colorants. Le gaz entre dans les poumons, et ceux-ci se remplissent avec un liquide. "C’est comme si la personne se noyait, et c’est ainsi que la mort intervient, après un certain temps", précise Jean-Pascal Zanders. Mais il n’est plus utilisé actuellement. "Il est beaucoup plus difficile à stocker que les neurotoxiques, et demande une concentration plus élevée", note le toxicologue Alfred Bernard. 

Le soman est un organophosphoré neurotoxique, développé par les Allemands (Seconde Guerre mondiale). Il a été perfectionné par les Soviétiques. Avec quelques additifs, il peut en effet être utilisé dans des conditions de froid extrême. 

Le tabun, premier neurotoxique inventé, est considéré comme peu efficace mais a été utilisé en 1984 par l’Irak.

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