Sauver Venise n’a pas de prix

Le système Mose qui doit protéger Venise de la montée des eaux vient de subir ses premiers tests réels. Le coût final du projet dépassera les cinq milliards d’euros.

Valérie Dupont
Sauver Venise n’a pas de prix
©Photo News

Au cœur de la nuit vénitienne, la sirène retentit. Trois coups qui vont crescendo. Le signal est lancé, ce matin-là, les Vénitiens auront une fois de plus les pieds dans l’eau.

"La montée des eaux a toujours été un problème pour Venise. Au cours des siècles passés, les habitants étaient désespérés par les grandes marées qu’ils appelaient déjà ‘acqua alta’, mais ils rehaussaient le sol et la vie continuait ", explique Lidia Fuersoch, la présidente d’Italia Nostra.

L’"acqua alta" est une expression purement vénitienne. Elle indique une montée des eaux exceptionnelle due à une marée astronomique associée à des phénomènes météorologiques. Dès que le niveau de l’eau dépasse 80 cm, qui représente le niveau moyen de la mer mesuré en 1897, les parties basses de la ville commencent à être inondées. "La place Saint-Marc est la partie la plus basse, elle est inondée entre cinquante et cent fois par an, c’est absolument gérable avec le système de passerelle, mais c’est vrai que la grande marée de 1966 a prouvé qu’il fallait faire quelque chose pour sauver Venise" , explique Lidia Fuersoch.

Le contrôle des digues se fera à distance

Le 4 novembre 1966, la cité des Doges vit la plus grave inondation de sa longue histoire. La marée atteint 194 cm et surtout elle ne se retire pas. L’Italie est alors convaincue qu’il faut tout faire pour sauver Venise car la ville s’est enfoncée de 23 cm au cours du XXe siècle.

"Aujourd’hui, le niveau de Venise s’est stabilisé mais ce qui menace véritablement la ville est l’eustatisme" (NdlR : la variation du niveau moyen des mers par rapport aux continents supposés stables) , explique Ermes Redi, directeur général du projet Mose. "Selon les prévisions, le niveau de la mer pourrait s’élever de soixante centimètres avant la fin du siècle." Après 30ans de discussions, le projet Mose, module expérimental électromécanique, démarre concrètement en 2003. "A l’époque, le gouvernement italien a imposé ses exigences. Le système devait être invisible les jours de marée basse, il ne pouvait en aucun cas limiter les flux échangés entre la mer et la lagune, c’était une véritable mission impossible", raconte l’ingénieur Redi qui a participé au projet depuis le départ. Pourtant dix ans plus tard, les premiers tests réels viennent d’être effectués.


Les parois mobiles à l’embouchure du Lido se sont dressées, comme Moïse face à la mer Rouge, pour isoler la lagune de la mer. "Nous avons décidé que les portes se fermeront à partir de cent dix centimètres de marée. Ce qui pour l’instant arrive en moyenne six ou sept fois par an. La place Saint-Marc est déjà sous eau à 80 cm, mais si nous fermons le système trop souvent, nous provoquons des désagréments pour les activités économiques du port."

La décision d’activer le système sera prise depuis la terre ferme, le contrôle des digues se fera totalement à distance. " Dès que nous serons dans une situation d’alerte ‘acqua alta’, trois heures avant la marée, les portes seront fermées. La lagune sera alors comme un lac, totalement isolée de la mer", confirme Giovanni Cecconi, responsable de la salle de contrôle du Mose.

Le plus grand chantier d’Europe

Limiter l’échange entre la mer et la lagune, c’est bien ce qui dérange les opposants au projet de digues mobiles. "Avec l’augmentation du niveau de la mer, les digues devront pratiquement être levées en permanence, et la lagune mourra" , estime tristement Armando Danella de l’association "Ambiente venezia".

Si le gouvernement italien trouve les derniers financements, le Mose, dont le chantier est considéré comme le plus grand existant en Europe, devrait être inauguré officiellement à la fin de 2016, il aura couté près de cinq milliards et demi d’euros. Le prix à payer pour sauver Venise de la noyade !