La barrière de corail est victime du réchauffement et des activités humaines, aux conséquences multiples. Reportage de Sophie Devillers, envoyée spéciale à Saint-Gilles-les-Bains (île de la Réunion).

Aujourd’hui, au menu, c’est “Tempura de crevettes et rougail citron”, au K’banon. Une spécialité locale à la Réunion. Il est 11 heures et le restaurant est encore calme, car les touristes sont toujours en train de bronzer sur la plage de sable blanc de l’Ermitage. Ici, le client, lorsqu’il s’assiéra en terrasse, aura le nez sur la mer turquoise, et dînera au bruit des vagues.

Le patron, en short et en tongs, désigne son restaurant bâti juste au bord de la plage. “Tout ça, ça va devoir être démoli”, soupire Philippe. Je vais devoir reconstruire, là-bas, au bord de la route, d’ici fin 2016. Ca va me coûter quelques centaines de milliers d’euros… En 2007, on avait deux rangées de table en plus. On a dû démolir; pendant un cyclone, la mer a traversé le resto et est allée jusqu’au parking. Il y a 15 ans, on avait 15 mètres de plage en plus ! Elle est descendue, s’est creusée. La mer monte plus. Regardez la plage, elle est concave ! Et les racines de l’arbre, ce fil à eau, elles sont à nu, le sable a disparu !”

Le bouclier est crevé

Philippe Angaud et son K’banon sont parmi les premières victimes de l’érosion des plages à l’île de la Réunion. Avec un voisin également propriétaire d’une “paillote” en bord de plage, il va devoir déménager, sur ordre de la commune de Saint-Gilles-les-Bains, pour reconstruire quelques dizaines de mètres à l’intérieur des terres. En fait, ces habitants de la côte ont perdu leur principal bouclier contre les vagues dévastatrices, entraînées par les cyclones.

Une des raisons de l’érosion se trouve là, au fond de l’Océan indien, pas loin du rivage. Mais pour la voir, il faut enfiler palmes, masque et tuba. “Vous voyez ces blocs ? Surtout, ne marchez pas dessus. Ils sont vivants !, avertit Julie Closse, membre de la Réserve marine de la Réunion, en combinaison de plongée. Ce que les amateurs prennent pour des cailloux bruns, sont en fait des coraux, formant la barrière qui crée le lagon de Saint-Gilles. Et sur le fond sous-marin, autour du bloc piqueté d’une multitude de tout petits trous, nagent des poissons de toutes les couleurs. Mais un peu plus loin, le paysage change : les poissons ont disparu, remplacés par les longs corps bruns et mous des concombres de mer. Et sur les coraux, les trous se sont effacés, tandis que la surface est devenue étrangement velue. “La différence, c’est que, dans le premier cas, le corail était en bonne santé, tandis que le second est franchement dégradé”, commente Julie Closse, remontée à la surface.

La barrière de corail de la Réunion est en très piètre état. Pourtant, elle doit permettre d’éviter l’érosion : “Elle permet de casser les vagues qui arrivent du large”, poursuit Julie Closse. La barrière est d’autant plus nécessaire que la bétonisation de la côte aggrave le problème, puisque ces obstacles perturbent le mouvement naturel des vagues et qu’une végétation naturelle permet de retenir le sable emporté par la houle.

L’agent guette le voleur

Pour préserver la barrière, la Réunion a placé 80 % du récif en réserve et tente de limiter les impacts humains. Sur la plage, un collègue de Julie, en polo bleu marqué d’un drapeau français, vient d’interpeller une dame en bikini en train de piétiner un corail. “Souvent, c’est par méconnaissance, et je leur fais juste une remarque, explique Guillaume Nédellec, le garde. Mais il y en a qui sont mal intentionnés : il existe un réel trafic de coraux… Cela fait des ravages…”

Mais il y a un aspect sur lesquels les agents ne peuvent rien faire, du moins directement, c’est le réchauffement climatique. Or, le corail subit de ple in fouet le changement du climat. Les coraux, des animaux, sont très sensibles au réchauffement des eaux, constaté, ce qui les fragilise, et favorise la dégradation de la barrière . L’île a connu en outre des épisodes de blanchissement de coraux, que la science attribue au réchauffement.

“Il y a un effet boomerang, confirme Anne-Gaëlle Verdier, du WWF. L’homme est à l’origine du problème, et il en devient victime. Comme dans beaucoup de cas, ici le réchauffement climatique se couple à des impacts humains négatifs encore plus directs comme la pollution (les eaux usées ruissellent de la montagne vers la mer) , ou l’aménagement du territoire. L’un redouble l’autre. Or, le récif corallien est justement une barrière contre les aléas climatiques, aggravés par le réchauffement !”

Les autorités sont bien conscientes de la vulnérabilité de l’île au changement climatique : “En terme d’effets du changement climatique, de façon très globale, nous subissons surtout deux choses, estime Jean-Claude Futhazar, directeur adjoint au développement durable à la Région Réunion. De plus grandes sécheresses, et puis une dégradation de la biodiversité, en particulier du récif corallien. Nous nous posons des questions pour le futur, en matière d’érosion côtière, notamment. On va aussi mener une étude pour évaluer les impacts du réchauffement climatique, de la hausse du niveau des mers – on parle de 70 cm d’ici 2100 – en matière d’aménagement du territoire. 80 % de notre urbanisation et toutes nos infrastructures importantes (aéroport, hôpitaux…) se trouvent près de la côte. Combien ça coûterait de déplacer ou protéger tout cela ? On veut calculer cela.”

Les îles aux premières loges

En termes de prévention, outre l’éloignement des paillotes de la plage car elles aussi accroissent l’érosion, ou la plantation d’espèce végétale, l’île se lance dans les énergies renouvelables, en utilisant notamment l’énergie de la mer, ce qui lui permettra de ne plus devoir importer d’énergie fossile. “La Réunion, en tant qu’île, constitue la première sentinelle du dérèglement climatique, avec l’érosion des plages, des cascades de cyclones, qui changent d’intensité, et de trajectoire…”, énumère encore Didier Robert, le président de la Région. Il a intégré un groupe de sept îles confrontées aux mêmes défis. Il espère fortement être écouté au sommet sur le climat de Paris.