Reportage Envoyée spéciale à Tomislawice

Il faut le voir pour y croire, n’est-ce pas ? Même en tant que scientifique, avec toutes les données en main, je n’aurais jamais pensé que cela fut possible " Bobr regarde l’horizon d’un air mélancolique. Son intonation oscille entre la résignation, le cynisme et la rage. "Trois à quatre mètres par an, vous vous rendez compte ? Regardez les échelles des pontons : elles descendent directement dans l’herbe au lieu d’arriver dans l’eau, pratique n’est-ce pas ? C’est qu’on est malin en Pologne, on construit des pontons qui ne servent à rien !"

Plusieurs lacs de la région de la Grande Pologne s’assèchent drastiquement depuis quelques années. Cet été, la berge s’est élargie jusqu’à former une plage de sable de plusieurs dizaines de mètres de largeur au bord du lac de Ostrowskie. "Le phénomène remonte à environ cinq ans, au moment de la fermeture d’une concession de lignite toute proche d’ici. C’est à cause des dépressions géologiques formées par les cratères des mines, elles aspirent toute l’eau", raconte Bobr. C’est ce qu’il essaie d’expliquer aux locaux troublés par l’assèchement des lacs. "Je suis chimiste. Je sais que rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Un jour, on aura un superbe lac artificiel ici ! L’entreprise minière utilise toujours cet argument pour étouffer les plaintes. Mais l’eau de ces lacs artificiels n’est pas de la même composition que celle-ci et aucun système de purification n’est prévu."

Bobr n’est pas de la région mais avec son club de canoë ou avec sa femme, ils y viennent souvent pour profiter de la nature. C’est elle, la nature, ses lacs, ses forêts de chênes et de peupliers, ses rivières et ses vallées qui l’a ramené en Pologne après avoir passé un an à Gand, en 1993, pendant ses études. "C’était vraiment une aventure d’aller étudier à l’Ouest. A cette époque, on était peu à avoir cette opportunité ! Ils m’ont même proposé de rester, mais j’ai refusé."

Pourtant, Bobr aimait bien la Belgique. Aujourd’hui, il comprend même le conflit de BHV beaucoup mieux que de nombreux Belges. Mais aucun chocolat, ni aucune bourse universitaire, ni le confort de notre Royaume douillet face au dénuement d’une Pologne postsoviétique ne substituent la vue, en automne, des millions d’oiseaux migrateurs qui se reposent dans les herbes sauvages du bord des lacs de la Grande Pologne avant de s’envoler vers l’Afrique.

Les mines à ciel ouvert sont exploitées depuis plusieurs décennies en Pologne. Et a priori, elles continueront d’en obscurcir le paysage pendant longtemps. Malheureusement, les efforts de la communauté internationale pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas à même d’en changer (voir encadré). Selon Bobr et la rumeur, on envisage même de procéder à la combustion du charbon en Biélorussie si la Commission européenne décide d’imposer une taxe sur les émissions de CO2. "On ira brûler le charbon chez Loukachenko et on rapatriera l’électricité, ingénieux n’est-ce pas ?", ironise Bobr.

La plus grande centrale thermique européenne se trouve en Pologne, à 160km à l’Ouest de Varsovie. Au pied de la centrale de Be?chatów, une mine de lignite à ciel ouvert s‘étend sur près de 3250 hectares, environ la taille de Bruxelles-ville. Une entaille presque discrète comparée au projet de Lubin (en Silésie, Sud Ouest de la Pologne), où l’exploitation d’une mine s’étendant sur près de 16000 hectares, soit deux fois la taille de Paris, est prévue d’ici 2015. Il ne s’agirait alors plus d’une brèche dans la croûte terrestre, mais d’un gigantesque impact d’obus qui rayerait 20 localités de la carte et forcerait plus de 20 000 personnes au déplacement.

Les citoyens de la région se sont massivement prononcés contre le projet lors d’une consultation populaire. En effet, cette mine ne génèrera pas beaucoup d’emplois puisque le lignite est extrait avec des machines que seuls quelques techniciens qualifiés peuvent manœuvrer.

Bobr s’est engagé dans un combat contre le projet de mine à ciel ouvert de Tomislawice il y a un an. Ce village est situé dans la région de Grande Pologne, au bord du lac Golpo. Si elle est exploitée, cette concession s’étendra sur 750 hectares, un peu moins que la superficie de Schaerbeek, dans une zone à quelques kilomètres du lac. "C’est de la folie de creuser un cratère ici. Il se passera exactement la même chose que dans les lacs alentours, il s’assèchera une fois que tout le charbon aura été extrait et que la concession sera abandonnée."

Le Lac Golpo est un haut lieu de la culture polonaise. La légende veut que les premiers Polonais s’y soient établis au IXe siècle. C’est un peu comme le berceau de la nation. C’est aussi un site protégé du réseau européen Natura 2000. Cette région est l’un des principaux endroits de couvée des oiseaux migrateurs de notre continent. Les locaux de Tomislawice ont déposé plainte contre l’entreprise minière auprès de l’administration polonaise et de l’UE pour manquement aux législations de protection de la nature. Mais les procédures sont longues et incertaines. "Je ne sais plus quoi dire aux locaux quand ils m’interrogent. Une cinquantaine de familles, surtout des fermiers, ont déjà été expropriés."

En mai dernier, l’entreprise a commencé à creuser la terre malgré le procès et les risques de lourdes pertes financières en cas de défaite. Bobr rit jaune. "Pas de problème, c’est une compagnie étatique ! Aucun argent privé n’est investi ! Bienvenue en Pologne "