Son bleu piscine est menaçant. Il est plus pointu, plus imposant que les autres. De la terrasse qui longe sa maison en bois rouge perchée sur un rocher, Ole Quist plisse les yeux. "Cet iceberg est inquiétant, il ne s’est pas encore retourné depuis sa sortie du fjord", confie-t-il.

La hauteur de glace que ce chasseur-pêcheur scrute à l’horizon cache en réalité une partie immergée jusqu’à neuf fois la taille apparente. Nous sommes à Ummannaq, un petit village de 2 300 habitants situé au-delà du cercle arctique. "Il y a une semaine, l’île a été victime d’un tsunami suite au retournement d’un iceberg bien plus petit que celui-ci", continue Ole. Une vague qui a ravagé la côte et quelques-uns des bateaux amarrés. Si aucune victime n’a été déclarée, plusieurs chiens de traîneau attachés aux rochers alentour ont été emportés par les flots. L’homme de 62 ans a son explication : "Les glaciers des fjords modifient leurs lits et les abîment, ce qui accélère la production d’imposants icebergs".

Au Groenland, les chasseurs et les pêcheurs sont écoutés comme des sages, les observateurs les plus à même de prévoir l’évolution climatique. Si nombre d’entre eux semblent impassibles devant la hausse des températures enregistrées, les inquiétudes se nourrissent mais en cachette. "L’été est aujourd’hui exceptionnellement chaud et pluvieux, tandis que l’automne amène des tempêtes de plus en plus fréquentes et imprévisibles. Un phénomène que nous connaissons mal et par rapport auquel nous ne sommes pas préparés", confesse encore Ole.

Mais sur "la terre verte" et plus spécifiquement dans les petits villages, on parle peu à cœur ouvert. "Que ce soit pour des problèmes personnels ou de société, les Groenlandais se taisent beaucoup. Si tout le monde se plaignait, le pessimisme ambiant règnerait en maître", affirme Nielsen Grønvold, membre du service social d’Uummannaq.

Dès lors, le discours général confiant circule. Hans Grønvold par exemple, électricien, chasseur amateur expérimenté et frère de Nielsen, est porteur de cet ouï-dire transmis de génération en génération. "Ce n’est pas la première fois qu’un réchauffement est observé, nous en avons déjà vécu et nos ancêtres aussi. Ici, on parle de cycles de 40 ans", assure-t-il.

Les chiens de traîneau, victimes indirectes

Il n’empêche, la formation tardive de la banquise et sa débâcle précoce sapent peu à peu le moral des habitants d’Uummannaq. Une réalité difficile à accepter lorsque la baie est réputée accueillir la meilleure glace de mer de toute la péninsule groenlandaise. "Les courants sont désignés responsables. De plus en plus violents, ils empêchent la banquise de se former correctement. Cette succession de mauvais hivers m’a poussé à me débarrasser de ma meute à contre-cœur", explique René Kristensen, un Danois expatrié.

Comme lui, nombreux sont les Groenlandais à sacrifier leurs chiens-loups, pourtant symboles de la culture inuit. Les chiffres l’attestent : dans les années 70, 6 000 bêtes peuplaient "la montagne en forme de cœur", soit la tradition littérale d’"Uummannaq". Aujourd’hui, ces animaux, mi-domestiques, mi-utilitaires, ne sont déjà plus qu’au nombre de 4 000. "La fine épaisseur des dernières banquises ne supporte plus les traîneaux, mais n’accepte pas encore les barques. La pêche au flétan devient parfois impossible pendant plusieurs semaines en hiver et au début du printemps. C’est alors un réel problème pour alimenter nos chiens que nous nourrissons habituellement de poissons fraîchement pêchés", ajoute Hans. Alternative obligatoire : se rabattre sur les croquettes importées et amenées en hélicoptère. Solution moderne à la défaillance de la nature.

Mais ces éventuels moments de disette ne sont pas encore suffisamment fréquents pour être véritablement inquiétants aux yeux des Groenlandais. Optimistes de nature, ils préfèrent se focaliser sur les nombreux avantages amenés par ces changements climatiques. L’apparition de la culture de légumes et de l’élevage de moutons dans le Sud du pays ainsi que l’arrivage de nouvelles espèces de poissons en priorité.

"Les morues et les sébastes sont plus grosses que jamais, les saumons reviennent dans nos eaux et les maquereaux font leur apparition", énonce Ole Quist. Une véritable aubaine pour les chasseurs-pêcheurs qui luttent pour maintenir un niveau de vie correct. A chaque longue ligne lancée, des centaines de poissons mordent aux hameçons sans trop d’effort. Sur les 300 kilos de flétans qu’Ole ramène tous les trois jours en haute saison de pêche, il essaie donc d’en tirer un maximum de profit. "Je vends un kilo de poisson frais pour 12 couronnes danoises, soit 1,6 euro. J’ai aussi construit un fumoir pour créer une plus-value et faire grimper le prix à 100 couronnes le kilo, soit 13,4 euros", calcule-t-il.

Quotas

Mais plus de poissons signifie-t-il plus d’argent ? Pas tout à fait. Car en parallèle des bas prix de vente, la mise en exécution de quotas limite la pêche. Pourquoi cette limitation ? Pour freiner la surcapitalisation et la surexploitation. Mais pour Aqqaluk, pêcheur professionnel à Ilulissat et père d’une famille de quatre enfants, les quotas ne profitent qu’aux plus gros investisseurs. "Les grands bateaux bénéficient chacun de quotas, tandis que les petits se partagent des quotas globaux", explique-t-il. Cette année, ce Groenlandais a atteint la limite imposée par le gouvernement de la région dès la fin du mois d’août. "Nous pensons déménager vers Nuuk, la capitale, afin de pouvoir bénéficier d’un quota plus important", souligne Jessica, sa femme.

Là-bas, plus au sud, les pêcheurs manquent. Et puis certains y voient une manigance du gouvernement. "Les autorités souhaitent peu à peu vider les villages pour centraliser la population dans les villes. La mise en place de quotas participe assurément à cette politique. Si elle se réalise, c’est notre culture qui se noie peu à peu", constate Nielsen, assistante sociale et native d’Uummannaq.